New York, septembre 2026
Elle devait revenir en Algérie en octobre. Ses amis l’attendaient. En juillet, un décret présidentiel lui avait accordé la nationalité algérienne, plus de soixante ans après qu’elle eut choisi ce pays comme le sien.
Elaine Mokhtefi n’aura pas fait ce dernier voyage. Elle est morte dans un hôpital de New York le 11 septembre.
L’histoire pourrait s’arrêter sur ce geste tardif de reconnaissance. Mais il raconte mal ce qu’a été sa vie. Car Elaine Klein n’est pas devenue algérienne au terme d’une longue installation confortable. Elle avait pris parti pour l’Algérie alors qu’elle ne l’avait encore jamais vue.
Accra, 1960 : Frantz Fanon
La scène se déroule au Ghana. Elaine travaille à l’organisation d’une conférence internationale de jeunesse. Parmi les Algériens présents se trouve Mohamed Sahnoun. Avec lui arrive Frantz Fanon, représentant du Gouvernement provisoire de la République algérienne en Afrique.
Fanon n’est pas encore la grande icône intellectuelle que l’on citera partout. Il est médecin, militant, diplomate d’une révolution en guerre.
Elaine l’écoute parler des ravages psychiques produits par la colonisation et la guerre chez les Algériens. Ils sympathisent. Un soir, ils vont danser ensemble à Accra. Un photographe les surprend. Fanon exige que la photographie soit détruite ; elle sera pourtant publiée dans la presse locale.
Dans ses souvenirs, Elaine conserve aussi une phrase de Fanon, moins politique qu’intime. Lorsqu’elle lui parle un jour de son besoin de s’appuyer sur quelqu’un, il lui conseille au contraire de rester debout et de poursuivre ses propres buts.
Quelques mois plus tard, leurs trajectoires se croisent encore aux États-Unis, où Fanon, malade, vient se faire soigner.
La rencontre dit déjà quelque chose de l’Algérie de ces années-là. Une Américaine de New York et un Martiniquais devenu psychiatre en Algérie se retrouvent engagés pour la même indépendance. Aucun n’y était prédestiné.
New York : une guerre se mène aussi aux Nations unies
Elaine revient aux États-Unis en 1960. Mohamed Sahnoun l’aide à rejoindre le petit bureau new-yorkais du Gouvernement provisoire algérien.
La guerre se mène aussi bien dans les maquis qu’à Manhattan. Elle est au cœur de la bataille. Communiqués, brochures, contacts avec les journalistes, délégations diplomatiques, lobbying auprès des Nations unies : il faut convaincre que l’Algérie n’est pas une affaire intérieure française mais une question de décolonisation.
Puis arrive 1962. L’indépendance obtenue, elle prend une décision assez simple : elle part vivre en Algérie. Elle n’y avait jamais mis les pieds.
Alger, 1964 : Malcolm X passe par la même porte
Elaine est déjà installée à Alger lorsque Malcolm X arrive dans la capitale au printemps 1964. Ils ne se rencontrent pas mais leur présence dans La Mecque des Révolutionnaires n’est pas fortuite.
Malcolm X parcourt une Algérie indépendante depuis moins de deux ans. Il rencontre des dirigeants, parle de la révolution algérienne et voit dans son expérience la démonstration qu’une lutte locale peut être portée sur le terrain international.
Cinq ans plus tard, les Black Panthers emprunteront la même route.
Pourquoi Alger ? Parce qu’un pays qui venait de vaincre une puissance coloniale majeure possédait alors une autorité particulière auprès de ceux qui cherchaient à renverser d’autres rapports de domination.
Juin 1969 : quelqu’un frappe à une porte
Une nuit, le téléphone sonne. Charles Chikerema, représentant à Alger d’un mouvement de libération zimbabwéen, appelle Elaine. Un Américain vient d’arriver et a besoin d’aide. Elle descend vers le petit hôtel Victoria, entre la Casbah et la ville européenne. Quatre étages à monter. Elle frappe.
Eldridge Cleaver ouvre la porte. Derrière lui, Kathleen Cleaver, enceinte de huit mois, est allongée sur le lit.
Eldridge Cleaver est alors l’une des figures les plus célèbres du Black Panther Party. Recherché aux États-Unis, il a quitté le pays, transité par Cuba et veut désormais s’installer à Alger. Elaine se souvient très précisément de cette nuit dans son livre.
Elle connaît les rouages du nouvel État algérien et ceux qui, au FLN, sont chargés des mouvements de libération étrangers. Elle sert d’interprète, de médiatrice, d’intermédiaire. Elle aide les Panthers à obtenir un logement, une ligne téléphonique et, progressivement, une existence politique reconnue à Alger.
Une photographie les montre ensemble en 1969 au siège du FLN : Eldridge Cleaver et Elaine Mokhtefi assis côte à côte à Alger. L’image résume presque une époque.
Juillet 1969 : pendant dix jours, Alger devient le monde
Quelques semaines seulement après l’arrivée des Cleaver commence le premier Festival culturel panafricain d’Alger. Elaine n’y est pas invitée comme spectatrice. Elle l’organise.
Mohammed Seddik Benyahia l’a recrutée au ministère de l’Information. Elle parle anglais, connaît les réseaux étrangers et a déjà fait ses preuves dans le combat diplomatique algérien aux Nations unies.
Pendant des mois, il faut accueillir des délégations, régler les problèmes, traduire, mettre en relation.
Des délégations venues de tout le continent défilent dans la capitale. Archie Shepp joue. Miriam Makeba est là. Nina Simone également. Les mouvements de libération rencontrent artistes et intellectuels. Les Black Panthers ouvrent leur centre culturel en pleine ville. Elaine se souviendra notamment d’avoir, avec Miriam Makeba, réussi à faire monter Nina Simone sur scène.
Des décennies plus tard, interrogée sur ces dix jours, elle dira que le festival avait été pour elle « visionnaire ». Elle avait le sentiment de voir apparaître un monde nouveau : une Afrique qui ne serait plus le terrain de jeu des puissances de la guerre froide mais un acteur politique autonome.
Pourquoi venaient-ils tous à Alger ?
C’est peut-être la véritable question laissée par la vie d’Elaine Mokhtefi. Fanon. Malcolm X. Eldridge et Kathleen Cleaver. Miriam Makeba. Les mouvements de libération d’Afrique australe. Des militants palestiniens, vietnamiens, angolais, mozambicains…
Ils ne partageaient pas tous la même idéologie. Ils ne venaient ni du même pays, ni de la même culture et parfois même pas du même combat. Mais pendant quelques années, leurs routes passent par Alger.
L’Algérie venait de démontrer qu’une colonisation présentée comme irréversible pouvait être vaincue. Et pas n’importe laquelle : une colonisation de peuplement vieille de 132 ans, imposée par une grande puissance occidentale qui considérait juridiquement l’Algérie comme une partie de son propre territoire.
La victoire donnait au pays quelque chose que l’argent ou la diplomatie ne pouvaient acheter : une légitimité révolutionnaire.
Des mouvements de libération obtinrent des bureaux à Alger. Le pays leur accorda appuis matériels, tribunes diplomatiques et visibilité internationale. La capitale devint un carrefour où se croisaient États nouvellement indépendants, guérillas encore en guerre, militants du tiers-monde et organisations radicales occidentales.
Elaine Mokhtefi ne s’était pas contentée de faire un pèlerinage dans la « Mecque des révolutionnaires », elle y avait trouvé sa place.
Née Elaine Klein à New York, elle avait choisi de lier son destin à celui de l’Algérie. Après l’indépendance, elle était venue participer à sa construction. Plus tard, elle épousa Mokhtar Mokhtefi, ancien combattant de la guerre de Libération et écrivain.
Le 11 septembre 2026, elle est morte à New York.
Quelques semaines auparavant, l’Algérie lui avait finalement donné officiellement la nationalité qu’elle avait, d’une certaine manière, choisie plus de soixante ans plus tôt.

