l y a des mots qui finissent par remplacer les faits. « Trois siècles de colonisation turque » en est un. La formule circule dans une singulière convergence : nostalgiques de l’Algérie française, polémistes d’extrême droite, relais royalistes marocains. En septembre 2021, elle remonte même jusqu’à l’Élysée. Emmanuel Macron s’interroge alors sur l’existence d’une nation algérienne avant 1830, évoque de « précédentes colonisations » et se dit « fasciné » que la Turquie ait réussi à faire oublier la domination exercée autrefois en Algérie. Il est plutôt fascinant de voir comment les représentations coloniales persistent dans le débat public malgré les travaux des historiens de part et d’autre de la Méditerranée. Pourtant, il suffit de revenir au commencement.

1516 : Alger appelle

L’historien algérien Nacereddine Saïdouni, spécialiste de cette période, insiste sur un fait essentiel : les frères Barberousse ne débarquent pas à Alger à la tête d’une armée ottomane venue conquérir le pays.

Au début du XVIᵉ siècle, ce sont les puissances ibériques qui progressent sur les côtes du Maghreb. Oran, Mers el-Kébir, Béjaïa tombent ou passent sous contrôle espagnol ; face à Alger, le Peñon permet aux Espagnols de tenir la ville sous la menace de leurs canons.

C’est dans ce contexte qu’en 1516 la population d’Alger sollicite Arudj Barberousse. James McDougall le rappelle dans son History of Algeria : Arudj est appelé par les Algérois pour leur venir en aide. En 1519, après sa mort, une armée mêlant combattants locaux, Andalous et Turcs repousse une expédition espagnole d’environ 5 000 hommes. La même année, les principaux habitants d’Alger adressent au sultan Sélim Ier une lettre au nom de la population de la ville.

On peut discuter les ambitions des Barberousse, leurs méthodes et les luttes violentes pour le pouvoir. Elles furent bien réelles. Mais on ne peut pas faire disparaître le fait initial :

En 1516, Alger appelle à l’aide ; en 1830, Alger est envahie.

Le choix de la grande puissance musulmane

Saïdouni met en avant un deuxième élément : la religion.

Regarder 1519 avec les catégories de l’État-nation contemporain n’a guère de sens. L’Espagne des Habsbourg vient d’achever la Reconquista et avance en Afrique du Nord. Face à elle, l’Empire ottoman est devenu la principale puissance militaire musulmane de Méditerranée.

Sélim Ier vient de conquérir la Syrie et l’Égypte. Les Ottomans s’affirment de plus en plus comme les protecteurs du monde musulman sunnite et revendiquent progressivement une légitimité califale.

La fameuse histoire d’un « transfert officiel » du califat au sultan en 1517 est discutée par les historiens. Mais cela ne change pas la réalité politique de l’époque : pour Alger, se placer sous la protection du souverain ottoman, c’est rejoindre le principal pôle de puissance du monde musulman face à l’expansion espagnole.

Et Alger n’est évidemment pas une exception : Égypte, Syrie, Hedjaz, Tripolitaine, Tunisie appartiennent sous des formes diverses au même ensemble impérial.

Pourquoi alors traiter spécifiquement ce lien, lorsqu’il s’agit de l’Algérie, comme la preuve d’une inexistence historique ?

Quand la « Régence » élit son chef

Il y a plus gênant encore pour la thèse d’une colonie administrée pendant trois siècles depuis Istanbul.

Au XVIIᵉ siècle, Alger s’émancipe progressivement de la Sublime Porte.

En 1671 apparaît le régime des deys. Après 1689, le dey est choisi à Alger par le Divan. En 1710, il obtient que sa fonction absorbe celle du pacha. Alger demeure formellement dans l’Empire ottoman, mais la Porte n’y exerce plus qu’une influence très limitée.

Alger lève ses impôts et conduit sa politique extérieure : en 1795, le dey et le Divan concluent directement un traité de paix et d’amitié avec les États-Unis. Cette autonomie acquise au sein de l’Empire ottoman contraste avec la conquête française, qui renverse le gouvernement d’Alger en 1830.

Le terme consacré de « Régence d’Alger » mérite donc, au minimum, d’être interrogé lorsqu’il laisse imaginer un simple gouvernorat turc.

Les contemporains parlent aussi d’« État d’Alger », de « Royaume d’Alger » et même de « République d’Alger ».

« République » ne signifie évidemment pas démocratie moderne : le système reste militaire et oligarchique. Mais il décrit une réalité que le mot « Régence » fait parfois oublier : le chef n’est pas un monarque héréditaire et il n’est plus choisi à Constantinople.

Étrange colonie qui élit son dirigeant, lève ses propres impôts et signe ses propres traités.

Le bombardement d’Alger en 1816, peint par Thomas Luny
Le bombardement d’Alger, 27 août 1816.Thomas Luny · National Maritime Museum, Greenwich, BHC0616 · Domaine public.

1830 : Le grand remplacement

Le contraste est brutal.

Le 14 juin 1830, Charles X fait débarquer environ 37 000 soldats français à Sidi-Fredj. Il ne répond à aucune demande algérienne. Il a envoyé une expédition militaire afin de vaincre le gouvernement d’Alger.

Le 5 juillet, Hussein Dey capitule.

Puis la conquête s’étend. C’est la « première guerre d’Algérie », de 1830 à 1871, selon la formule reprise dans le documentaire coécrit par Benjamin Stora. Quarante années de massacres, d’enfumades, de razzias, de villages incendiés, de récoltes détruites et de populations déplacées.

Et derrière le soldat vient le colon.

Selon les estimations hautes, l’Algérie compte près de cinq millions d’habitants en 1830. En 1871, la population recensée n’est plus que d’environ 2,1 millions. L’imprécision des statistiques de l’époque ne permet pas d’établir un bilan définitif. Elle n’efface pas l’ampleur de la catastrophe démographique.

Abdelmadjid Tebboune parle d’un « vrai grand remplacement », conduit par une « armée génocidaire » : chasser ou décimer la population algérienne pour installer à sa place une population européenne. Au génocide de la conquête succède l’ethnocide colonial : l’effacement méthodique des institutions, des structures sociales, de la langue, de la culture et de la mémoire du peuple algérien.

C’est une différence fondamentale. L’Empire ottoman n’organise jamais en Algérie une migration massive destinée à occuper les terres. La France, elle, construit une véritable colonie de peuplement. Une tentative de grand remplacement. En 1954, près d’un million d’Européens vivent en Algérie.

La rupture touche aussi l’enseignement. Sous la Régence, les écoles, médersas et zaouïas disposent de leurs propres ressources. La conquête désorganise ce réseau et s’empare de biens qui le finançaient, comme le rappelle Kamel Kateb. Tocqueville lui-même constate les ravages de cette politique sur l’instruction. Là encore, la comparaison porte sur ce que la conquête détruit et transforme.

Et pendant ce temps, au Maroc…

Le détour par le Maroc rend d’ailleurs l’usage des mots encore plus intéressant.

Au moment même où Alger se tourne vers les Ottomans pour résister à l’expansion ibérique, le Portugal occupe directement des villes marocaines. Ceuta est conquise en 1415, Ksar es-Seghir en 1458, Asilah en 1471 et Tanger passe ensuite sous contrôle portugais.

Après la prise d’Asilah, le souverain wattasside Mohammed al-Cheikh conclut avec le roi du Portugal un traité reconnaissant plusieurs possessions portugaises.

Plus au sud, les documents font apparaître des rapports encore plus explicites : des chefs locaux acceptent la protection du roi du Portugal, lui versent tribut ou sont qualifiés dans les sources portugaises de sujets ou de vassaux. En 1516, Manuel Ier investit ainsi Yahya ben Ta‘fuft à Safi et dans le Doukkala.

Lorsque des Algériens appellent une puissance musulmane pour combattre l’occupation espagnole, on leur découvre cinq siècles plus tard une « colonisation turque ».

Lorsque des territoires marocains sont effectivement conquis par le Portugal et que certains de leurs chefs acceptent protection, tribut ou vassalité, le vocabulaire devient soudain beaucoup plus prudent.

Le colonisateur et l’histoire des autres

Reste donc une question : pourquoi cette obsession à vouloir démontrer que l’Algérie aurait été colonisée avant même l’arrivée des Français ?

L’historien M’hamed Oualdi a rappelé combien cette représentation est ancienne : l’Algérie aurait toujours subi les autres, les Arabes, puis les Turcs, puis les Français, comme si sa société n’avait jamais produit sa propre histoire.

Le colonisateur a cette fâcheuse tendance à commencer par nier l’histoire de celui qu’il colonise. Il lui faut un territoire sans État, une société sans profondeur politique, un peuple éternellement soumis à l’étranger.

On connaît la chanson : une terre sans peuple pour un peuple sans terre…