egardez-la. Une jeune femme nous fait face. Son expression est grave. Des pièces, des perles et des monnaies encadrent son visage. Un tatouage marque son front, un autre sa joue. Ses yeux fixent l’objectif. Nous ne savons rien de sa vie. Pourtant, plus d’un siècle après la prise de vue, elle semble étrangement présente. C’est peut-être là que commence son histoire : dans la puissance d’un regard devenu plus célèbre que la femme.

La première légende connue tient en quatre mots : « 115 Une Ouled Naïl. » Elle figure sur une carte postale monochrome de Lehnert & Landrock, datée des environs de 1905 et aujourd’hui conservée par la Smithsonian Institution parmi ses documents relatifs à l’Algérie. Elle appartient à l’imagerie coloniale des « types », où la personne disparaît derrière une appartenance collective. Mais cette première attribution est claire : la jeune femme est présentée comme une Ouled Naïl.

Le monde la découvre algérienne

Lorsque Lehnert la photographie, les Ouled Naïl fascinent déjà l’Occident. Depuis la fin du XIXe siècle, leurs danseuses, leurs parures et leurs bijoux nourrissent les récits de voyage, les peintures et les spectacles orientalistes. À Chicago, lors de l’Exposition universelle de 1893, des danseuses algériennes et tunisiennes attirent les foules. En octobre 1922, National Geographic publie le portrait en pleine page, sous le titre : « Where the Gold of Many Lands Becomes a Wedding Dowry. » Le magazine présente la jeune femme comme une Ouled Naïl d’Algérie et attribue la photographie à Rudolf Lehnert et Ernst Landrock. C’est à l’heure d’Internet qu’elle connaît un second destin, cette fois mercantile, comparable à celui d’une icône populaire : l’image est dupliquée, commercialisée sous forme de poster et réinterprétée par des artistes. Cette seconde mondialisation se double d’une « désalgérianisation ».

Mondialisation et « désalgérianisation »

D’abord tunisienne. En novembre 2006, la photographie est téléversée sur Wikimedia Commons comme celle d’une « jeune femme berbère de Tunisie ». L’erreur essaime. Elle est reprise sur Flickr, dans des blogs, sur des sites historiques et jusque dans des banques d’images. Une légende contradictoire apparaît même : « Ouled Naïl, Tunisie, 1905 ».

Puis « berbère ». Peu à peu, le pays disparaît complètement. La jeune femme devient « Berber woman », « Amazigh woman », « Berber beauty » ou la simple incarnation du Maghreb. Une version colorisée accélère encore sa circulation. Plus séduisante, plus contemporaine, elle semble détachée du temps. Le visage demeure. Tout le reste disparaît : le numéro de la carte postale, le studio et la légende d’origine s’effacent.

Marocaine par voisinage. À Marrakech, le Riad Magie fait de cette « Berber woman » l’emblème de son univers. En 2017, WeLoveBuzz lui prête une identité plus spectaculaire encore : son visage devient celui d’Aïcha Kandisha, créature du folklore marocain. Le360, Instagram et Redbubble achèvent le déplacement : tatouages marocains, hashtags #moroccanculture, « beauté berbère » à vendre. Le visage reste. L’Algérie a disparu.

Une icône sans pays

La force de cette photographie a fini par se retourner contre son histoire. C’est parce que son regard est si magnétique qu’elle a attiré toutes les convoitises. Chacun a voulu y projeter son propre récit : tunisien, marocain, amazigh, touristique, légendaire ou décoratif. Elle est devenue une icône générique d’un Maghreb fourre-tout. Rendons à l’Algérie ce qui appartient à l’Algérie. Ces appropriations successives n’ont heureusement pas réussi à invisibiliser son pays, qu’elle incarne à merveille.