« Odrab w ahrab » — « tire et tire-toi ». C’est ainsi que l’on résume parfois l’action des moudjahidine : tendre une embuscade, frapper l’armée coloniale, puis disparaître dans le maquis. Cette image appartient à l’histoire de la guerre de libération. Mais elle laisse dans l’ombre une autre dimension de la Révolution : le niveau d’organisation et de sophistication atteint par l’ALN, capable de porter le combat bien au-delà des affrontements militaires. Et même au-delà du front diplomatique.
Il faut mesurer ce que représentait l’adversaire. La Légion étrangère était une troupe aguerrie, engagée dans les opérations les plus difficiles. Sa discipline, son esprit de corps, sa réputation semblaient en faire un ensemble difficile à entamer. Pourtant, derrière les uniformes, il y avait des hommes venus de pays différents, avec des raisons différentes de s’être engagés. Leur fidélité à la Légion ne signifiait pas nécessairement une adhésion à la cause de l’Algérie française.
C’est dans cet écart que des responsables de la Révolution vont chercher à agir. Un combattant pouvait être atteint autrement que par le feu. On pouvait lui parler dans sa langue, comprendre ce qui le retenait dans les rangs, lui montrer qu’une autre vie restait possible. Mais pour qu’il risque de déserter, une promesse ne suffisait pas. Il fallait qu’au bout du chemin quelqu’un l’attende.
L’audace de l’opération tient à cette ambition : opposer à l’encadrement militaire français une organisation capable de prendre en charge un homme depuis sa fuite jusqu’à son retour chez lui.
Une idée née de plusieurs guerres
L’homme qui va donner un visage à cette entreprise s’appelle Winfried Müller. Né à Wiesbaden en 1926, il a traversé les déchirements de l’Europe avant de rencontrer la cause algérienne. À Paris, dès 1955, il cherche déjà à persuader des légionnaires de déserter. Il rejoint ensuite l’Afrique du Nord et l’ALN, branche armée du FLN. Il devient Si Mustapha.
Pour comprendre son intuition, il faut remonter à la Seconde Guerre mondiale. Après avoir quitté la Wehrmacht et rejoint les lignes soviétiques, Müller a travaillé avec le Comité national pour une Allemagne libre. Cette organisation cherchait à convaincre des soldats allemands de rompre avec l’armée hitlérienne. L’historien Moritz Oberhollenzer voit dans cette expérience un précédent essentiel : Müller avait découvert que l’on pouvait essayer de désarmer un adversaire en s’adressant à ses propres soldats.
En Algérie, cette expérience rencontre une situation nouvelle. Employé comme interprète auprès de légionnaires capturés, Müller entend leurs mécontentements. L’historien Fritz Keller rapporte alors une rencontre décisive : il présente à Boussouf un projet de désertion organisée, avec deux légionnaires ayant déjà quitté leur unité pour en démontrer la faisabilité. Boussouf accepte. Les récits diffèrent sur certains détails de cette naissance ; ils convergent sur le passage d’initiatives individuelles à une organisation soutenue par le commandement algérien.
Ce passage change tout. Il ne s’agit plus seulement de persuader quelques hommes rencontrés au hasard. Il faut établir des itinéraires, mobiliser des intermédiaires, obtenir des documents, trouver des moyens de transport. Il faut aussi convaincre les populations d’aider des hommes dont elles ont appris à redouter l’uniforme.
Dans un texte de 1958 conservé et cité par Klaus Polkehn, Si Mustapha situe la création officielle du service en octobre 1956, sur décision du Conseil national de la Révolution algérienne. Trois tâches sont définies : préparer la population à secourir les fugitifs, organiser leur prise en charge et faire connaître cette possibilité dans les rangs de la Légion.
Boussouf, transformer l’intuition en organisation

L’entreprise s’inscrit dans une conception plus large du combat. Boussouf travaille à doter la Révolution des compétences nécessaires pour transmettre, écouter, renseigner et coordonner. Dans son témoignage sur les origines du MALG, Dahou Ould Kablia, ancien de ses services, décrit un premier stage de transmissions organisé en août 1956 : vingt-six jeunes sont sélectionnés ; seize opérateurs formés au morse sont ensuite répartis dans les huit zones de la Wilaya V.
Le même témoin souligne que Boussouf recherche des compétences jusque parmi les légionnaires ayant rallié l’ALN. Certains étrangers participent à la formation technique ; d’autres apportent leur savoir-faire à la fabrication d’armes. Un homme soustrait aux rangs adverses peut ainsi devenir un formateur.
Ces initiatives précèdent le ministère de l’Armement et des Liaisons générales, dont l’appellation MALG n’apparaît qu’en 1960. Elles montrent un travail patient de recrutement et d’apprentissage, entrepris alors que la guerre impose ses urgences.
La filière des déserteurs connaît, elle aussi, ses tâtonnements. Keller décrit des hommes parvenus au Maroc mais bloqués faute d’argent ou de représentation consulaire capable de les rapatrier. Certains se retrouvent emprisonnés ; d’autres sont finalement rendus aux Français. Des évadés de la prison de Nador viennent reprocher leur sort au FLN. Ils ont quitté une caserne pour aboutir derrière d’autres murs. Cet échec révèle une exigence : le passage de la frontière ne peut être que le commencement du sauvetage.
C’est ici que se mesure le rôle de l’organisateur. La crédibilité du message dépend de ce qui arrive après la désertion. Chaque retour réussi permet de tenir la promesse faite au suivant. Chaque homme abandonné risque, au contraire, de ruiner la confiance.
À Tétouan, le service dispose d’une maison entourée d’un jardin où les anciens légionnaires peuvent attendre leur départ. Il faut leur trouver une place, les nourrir, préparer la suite. La guerre psychologique prend aussi cette forme très concrète : un hébergement et la possibilité de rentrer.
Des lettres jusque dans les casernes
Pour atteindre les soldats, le réseau utilise notamment leur courrier. En Allemagne de l’Ouest, une rencontre entre Si Mustapha et le militant Klaus Vack débouche, en 1960, sur une campagne menée par les jeunes Amis de la nature d’Offenbach.
Des centaines de lettres sont écrites à la main. Pour éviter qu’une provenance unique ne signale l’opération, elles sont confiées à des militants de différentes villes, qui les postent séparément. Certaines répondent à des petites annonces de légionnaires recherchant une correspondante. L’homme qui attendait une réponse sentimentale reçoit une invitation à quitter la guerre. D’autres courriers utilisent les adresses militaires. Ce travail est raconté dans le dossier de l’association Connection, qui rassemble l’histoire et les témoignages de ces soutiens allemands.
La force du procédé tient à sa proximité. Le message arrive dans un espace personnel, celui de la lettre attendue et du lien avec le pays quitté. Pour le destinataire, la question devient concrète : peut-il encore rentrer ? Peut-il faire confiance à ceux que son unité combat ?
Les tracts apportent une réponse par l’exemple. Ils montrent des hommes ayant réussi à partir. Le réseau utilise les récits et les photographies de retours pour donner un visage à sa promesse. Un ancien camarade revenu vivant peut rendre crédible ce qu’un discours général ne parvient pas à faire croire.
Le parcours de Manfried Kober permet de suivre une de ces sorties. Le 14 décembre 1956, ce légionnaire rejoint le maquis avec vingt camarades, armes et équipements compris. Pris en charge durant vingt et un jours, le groupe gagne le sud du Maroc, puis Tétouan par bateau depuis Ifni. À Madrid, le consulat allemand fournit de quoi poursuivre le voyage : argent, passeport et billet d’avion. Cette trajectoire a été reconstituée par Jacques Follorou dans Le Monde.
Derrière ce retour, on distingue les acteurs que le seul nom de Si Mustapha pourrait faire oublier : les combattants qui accueillent les fugitifs, ceux qui les escortent, les intermédiaires marocains, les soutiens européens, les représentants consulaires. La réussite suppose que ces relais fonctionnent ensemble.
Une offensive sur plusieurs fronts
Le bénéfice recherché dépasse la diminution des effectifs adverses. Dans son étude en arabe consacrée à Si Mustapha, publiée en 2023, Amina Chaabouni insiste sur l’articulation entre l’action du réseau et la bataille internationale menée par le FLN. Les anciens légionnaires peuvent témoigner dans les médias de ce qu’ils ont vécu. Leurs récits transportent la guerre d’Algérie devant des publics européens que la parole indépendantiste atteint autrement plus difficilement.
Le dispositif associe donc plusieurs effets : retirer des combattants à l’armée française, faire connaître la cause algérienne et montrer que le FLN peut prendre des engagements envers des étrangers, puis les tenir. L’organisation clandestine se présente aussi comme un interlocuteur capable d’agir au-delà de ses frontières.
Cette histoire ne se réduit cependant pas à une suite de départs librement consentis. Des travaux rapportent également des méthodes coercitives, notamment l’enlèvement de légionnaires au Maroc. Le signaler permet de comprendre la nature du dispositif : une opération de guerre, dont les méthodes ne furent pas toutes celles de la persuasion.
Si Mustapha devient lui-même une cible. Klaus Polkehn, qui l’a connu, raconte un attentat auquel il échappe le 26 mars 1960, à Tétouan. Dans un café, un ancien légionnaire espagnol qui l’accompagne ouvre un livre reçu par la poste. Müller aperçoit des fils et lui fait refermer l’ouvrage. Des spécialistes de l’ALN désamorcent l’engin. Polkehn précise avoir vu ensuite une radiographie du livre piégé. Le courrier, utilisé pour atteindre les casernes, est aussi devenu un moyen d’atteindre l’organisateur.
Le bilan le plus souvent repris fait état de 4 111 légionnaires rapatriés, dont 2 783 vers l’Allemagne. Ces chiffres, issus du bilan du service et repris par Connection, doivent être présentés comme tels. Ils ne permettent pas d’attribuer chaque désertion à une lettre ou à un tract ; ils donnent néanmoins la mesure d’une entreprise poursuivie pendant plusieurs années.
Après l’indépendance, Si Mustapha poursuit sa vie en Algérie. Un autre paysage s’attache à son nom : le Djurdjura. L’historienne Malika Rahal rappelle son rôle dans le développement du parc national et la formation de ses gardes forestiers. L’ancien organisateur de départs contribue désormais à préserver une terre devenue la sienne.
Son aventure éclaire aussi l’œuvre de Boussouf sous un angle concret. Reconnaître une compétence singulière, lui donner une place dans la lutte, réunir les moyens qui lui permettent de produire des résultats : c’est cette capacité d’organisation que révèle la filière des légionnaires.
Réduire Boussouf et les hommes de la base d’Oujda à un « clan », c’est occulter leur contribution à la Révolution. Derrière cette étiquette, il y eut des écoles de formation, des réseaux de renseignement, des ateliers d’armement et cette capacité à porter le combat jusque dans les rangs de l’adversaire. Il fallut recruter, apprendre, inventer, faire travailler ensemble des hommes que tout semblait séparer. Cette œuvre collective appartient pleinement à l’histoire de la libération. Rendre justice à Boussouf et à ses compagnons, c’est aussi reconnaître l’intelligence, la ténacité et l’ambition qu’ils mirent au service de l’indépendance algérienne.


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