Comment expliquer cet attachement de l’Algérie à la Palestine ? Face au drame de Gaza, la solidarité algérienne puise dans une histoire que les Palestiniens connaissent : celle d’un peuple qui a vaincu, après 132 ans, une colonisation de peuplement. L’indépendance de 1962 leur a donné une raison d’espérer. Le FLN a inspiré les militants palestiniens ; l’Algérie indépendante leur a apporté un soutien politique, matériel et militaire.
Mais les liens entre les deux peuples sont plus intimes encore. Pour les retrouver, il faut regarder ces photographies de famille devenues des pièces d’archives. Un homme, une femme. Tous deux nés en 1925 à Hawsha, en Palestine. En 1949, ils ont environ vingt-quatre ans. Leur village est derrière eux ; ils sont désormais enregistrés à Damas. Sur les fiches, l’administration française a conservé la trace de leur origine algérienne.
À leur âge, on devrait pouvoir se demander comment construire sa vie. Ces documents racontent ce qui en a interrompu le cours. Le pays où ils sont nés ne leur offre plus de foyer ; celui de leurs ancêtres subsiste dans une ligne d’état civil. Pour comprendre cette double appartenance, il faut revenir aux familles parties d’Algérie bien avant leur naissance.
Tout vendre pour emmener les enfants
En 1888, Ali Naqasi quitte Tifra, en Kabylie, avec Um al-Khair, son épouse, et leurs cinq enfants. Plusieurs mauvaises récoltes l’ont contraint à vendre ses biens. Il en tire 375 francs. Cette somme couvre à peine leur traversée en bateau. Sept personnes partent avec le produit de ce qu’elles viennent de laisser derrière elles.
Ali s’établit dans le nord de la Palestine. En 1896, un ami d’enfance lui écrit depuis leur village : comment venir, combien coûte la vie ? Ali répond en paysan. Il parle du blé, des terres accordées par le sultan, des possibilités de cultiver. Dans les correspondances en arabe étudiées par Salma Hargal, les proches cherchent de quoi décider de leur avenir. Des lettres sont faites pour être lues à voix haute. Ceux qui savent lire transmettent aux autres les nouvelles du Levant.
Le départ d’une famille peut ainsi préparer celui des suivantes. La distance n’interrompt ni les questions ni l’entraide. Les informations sur les traversées, les terres et les parents déjà installés circulent entre les deux rives.
Ces départs s’inscrivent dans les migrations provoquées par la conquête française. Au fil du XIXe siècle, les communautés algériennes s’implantent dans les villes et les campagnes palestiniennes. L’émir Abdelkader, installé à Damas en 1855, joue un rôle dans cet ancrage. Mais tous les migrants ne sont pas d’anciens combattants : il y a aussi ceux qui cherchent simplement à nourrir leurs enfants et à vivre hors de la domination coloniale.
Un village où les enfants pourront grandir
Les noms des familles dessinent une autre carte de l’Algérie. Les Ouled Bou el-Warith de la région de Dellys se retrouvent à Marus et Ammuqa. Des Aït Yahia venus de la région de Tigzirt vivent à Dayshum. À Kafr Sabt s’installent des Ouled Sidi Aïssa ; à Awlam, notamment des Ouled Sidi Younès et des Ouled Sidi Aïssa venus d’Aïn Bessem et de Bouira. Les recherches de Mustafa Abbasi permettent de suivre ces parentés jusque dans les villages de Galilée.
Dans les environs de Tibériade, quatre localités sont connues comme les Bilad al-Amir, les « terres de l’émir ». Elles portent des noms antérieurs à l’arrivée des Algériens et accueillent aussi des familles palestiniennes. L’installation prend corps dans le travail agricole, les échanges avec les voisins et les mariages. Les générations se succèdent. La Palestine devient le pays de l’enfance.
Un témoignage recueilli auprès d’un homme de Kafr Sabt, Mahmoud Saleh Abdelkader Issa, garde le souvenir des burnous portés par les premiers arrivants. Ce vêtement avait intrigué leur entourage. Avec le temps, les usages vestimentaires se rapprochent de ceux des autres habitants ; les alliances avec les villages voisins se multiplient. L’origine algérienne demeure, mais elle se transmet désormais au sein de familles enracinées en Palestine.

Mustafa, sa femme et leurs deux enfants
Mustafa Ben Taïeb el-Manoussi est né à Jaffa en 1895. Sur sa photographie consulaire de 1933, il porte une veste claire et un couvre-chef sombre. Il regarde l’objectif. Quinze ans séparent cette image de la lettre dans laquelle il racontera sa détresse.

Le 13 novembre 1948, Mustafa écrit au consul de France à Haïfa. Chassé de chez lui, il se trouve avec sa femme et ses deux enfants à Bureij, dans la bande de Gaza. Il décrit leur « plus profonde misère ». Sa lettre, retrouvée par Yannis Arab, atteste cette présence algérienne parmi les réfugiés palestiniens.
Dans d’autres familles, la perte du village s’accompagne de celle d’un nom. Le média arabe Hibr a recueilli le récit de Khaled Omar, un descendant des Ouled Sidi Aïssa présenté sous un pseudonyme. Sa famille vivait à Kafr Sabt avant de se réfugier à Damas après la Nakba. Elle s’appelait auparavant Ben Aïssa. Selon le récit transmis par ses parents, le nom avait été changé en 1936, alors que son grand-père était recherché par les Britanniques.
Ce grand-père, né en Palestine, parlait amazigh avec ses frères. Les petits-enfants entendaient des mots qu’ils ne comprenaient plus toujours. Le village avait été perdu, le patronyme changé, mais quelque chose de l’Algérie demeurait dans les conversations familiales.
Retrouver ceux qui se souvenaient encore
Khaled entreprendra le voyage vers l’Algérie pour retrouver les siens. Il y rencontre un parent âgé d’environ quatre-vingt-dix ans, qui avait entendu son père parler des ancêtres émigrés. Il ne les avait pas connus ; il pouvait néanmoins témoigner de leur départ. Cette mémoire familiale contribuera à la démarche de Khaled pour faire reconnaître sa nationalité algérienne.
Son père et son grand-père, raconte-t-il, n’avaient pas souhaité cette démarche : ils se sentaient d’abord palestiniens. Lui-même exprime les deux appartenances. L’une vient du pays où sa famille avait fait sa vie ; l’autre, d’une histoire assez vivante pour le conduire à rechercher des parents qu’il n’avait jamais rencontrés.
Cette histoire dépasse la Palestine. La colonisation a dispersé des Algériens à travers le monde musulman, jusqu’en Anatolie et dans le Hedjaz. Certains ont fui la répression, d’autres la dépossession ou la misère. Les circonstances du départ différaient ; les liens familiaux, les noms et les courriers ont permis de maintenir un attachement à l’Algérie malgré l’éloignement.
Que sont devenues ces familles ? Quels souvenirs ont-elles conservés, quelles lettres, quelles photographies ? Leurs archives appartiennent aussi à notre histoire. Les retrouver permettrait de comprendre ce que la colonisation a dispersé, et ce que les familles ont réussi à transmettre.


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