Il est des mythes qui ont la peau dure. Celui qui consiste à présenter Émilie Busquant comme la « mère » du drapeau algérien est cousu de fil blanc : il vise à accréditer la thèse raciste et colonialiste, amplifiée par le roman national marocain, selon laquelle l’Algérie serait une création française. Le mythe ne résiste pas à l’histoire, ni aux archives.

À force d’être répétée, l’affirmation a fini par fonctionner à l’envers. Ce n’est plus à ceux qui présentent Émilie Busquant comme la créatrice du drapeau algérien d’en apporter la preuve ; c’est à ceux qui la contestent qu’on demande de démontrer le contraire.

Retournons donc la question : quelles preuves permettent d’attribuer à Émilie Busquant, en 1934, la création du drapeau algérien ?

La pièce décisive : 1919-1920

Elle se trouve dans un travail historique publié dès 2004. René Gallissot, dans une notice élaborée à partir des matériaux du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier Algérie, consacre plusieurs pages à Émilie Busquant. Son travail repose notamment sur les archives de police, la presse et des témoignages recueillis puis confrontés entre eux.

S’il évoque sans ambiguïté l’épisode de l’assemblée générale de l’Étoile nord-africaine à Levallois-Perret, le 5 août 1934, au cours de laquelle un drapeau vert et blanc portant une étoile et un croissant rouges, présenté comme l’œuvre de Mme Messali, est tendu derrière la tribune, il indique surtout que ce n’est pas la première apparition de ce drapeau : des manifestants syndicaux algériens le déploient déjà lors des 1er-Mai de 1919 et 1920, en Algérie et en France, puis dans les cortèges de la CGTU à partir de 1921.

Quinze ans avant Émilie Busquant.

Ce n’est pas un détail de chronologie. C’est le fait qui renverse toute la démonstration. Si le drapeau décrit en 1934 est déjà attesté en 1919-1920, on peut attribuer à Émilie Busquant la confection d’un exemplaire. On ne peut pas lui en attribuer l’invention.

Cette chronologie n’est pas restée isolée dans un texte ancien. Dans son étude Un siècle vexillaire : les trois âges du drapeau algérien, publiée en 2024, Salim Chena reprend lui aussi l’apparition de l’étendard dans les manifestations ouvrières en France et en Algérie dès 1919-1920. Il souligne en outre qu’à cette époque le drapeau reste artisanal et n’est pas encore entièrement formalisé ni standardisé.

La question n’est donc plus : « Émilie Busquant a-t-elle cousu un drapeau ? » Mais : comment pourrait-elle avoir inventé en 1934 un emblème documenté quinze ans auparavant ?

Alors, qu’a réellement fait Émilie Busquant ?

La confection d’un drapeau de l’Étoile nord-africaine lui est attribuée. Mais trois verbes ont fini par être confondus : coudre, concevoir, inventer. Ils ne signifient pas la même chose.

Lorsqu’on cherche la preuve matérielle permettant de transformer la couturière en créatrice, un autre problème apparaît : où est le drapeau de 1934 ?

À notre connaissance, aucune photographie authentifiée ne permet aujourd’hui d’examiner précisément le drapeau présenté à l’assemblée de l’Étoile nord-africaine du 5 août 1934. Aucun exemplaire matériel accompagné d’une provenance suffisamment établie ne permet davantage de le confronter au drapeau algérien actuel. Nous disposons de descriptions. Et elles ne racontent pas toutes exactement la même chose.

Le drapeau de 1934 était-il seulement celui que nous connaissons ?

B. Babaci apporte ici un élément particulièrement intéressant. Dans son récit de la genèse du drapeau, il décrit le travail mené en 1934 au sein de l’Étoile nord-africaine autour d’un emblème destiné à représenter l’Algérie.

Mais le modèle qu’il décrit n’est pas celui qui flotte aujourd’hui sur les bâtiments algériens : il comporte deux bandes horizontales, l’une verte et l’autre blanche, avec le croissant et l’étoile rouges au centre.

Horizontalement.

Le drapeau algérien actuel est, lui, partagé verticalement : vert du côté de la hampe, blanc de l’autre, le croissant rouge chevauchant les deux champs.

Babaci évoque plusieurs configurations successives avant que la forme actuelle ne soit arrêtée. La différence est fondamentale. Même si l’on attribue à Émilie Busquant la confection du drapeau présenté par l’Étoile nord-africaine en 1934, rien ne permet donc de transformer automatiquement cet exemplaire en drapeau algérien actuel.

La mémoire familiale a joué son rôle. Djanina Messali-Benkelfat, fille de Messali Hadj et d’Émilie Busquant, a défendu le rôle de sa mère dans l’histoire du drapeau. Mais Djanina est née en 1938. Elle ne pouvait être témoin de la confection attribuée à sa mère en 1934. Son récit appartient nécessairement à la mémoire familiale transmise après les faits. Cela ne suffit pas à effacer les sources antérieures, encore moins à transformer une confection en invention.

1945 : cette fois, la conception est documentée

Le contraste avec 1934 est saisissant. À l’approche des manifestations de mai 1945, la direction du PPA veut disposer d’un emblème uniforme. Elle demande à Hocine Asselah de retrouver un exemplaire du drapeau avec lequel Messali Hadj avait défilé en 1937. La recherche échoue.

Chawki Mostefaï raconte alors que la direction du PPA charge Hocine Asselah, Chadli El-Mekki et lui-même de concevoir un ou plusieurs modèles. Cette fois, nous possédons un récit circonstancié de la conception.

Mostefaï se rend à la réunion avec son équerre, son compas, des feuilles blanches, des crayons de couleur et plusieurs esquisses. La discussion porte sur la position de l’étoile et du croissant, les couleurs et la signification des motifs. Puis la direction du parti tranche. Le choix se porte sur « le modèle actuel », écrit Mostefaï : le croissant à cheval sur le vert et le blanc, l’étoile placée entre ses branches. C’est l’agencement du drapeau algérien que nous connaissons.

La chronologie devient alors beaucoup plus intelligible :

1919-1920 : un étendard algérien est déjà attesté dans les manifestations ouvrières en France et en Algérie.

1934 : l’Étoile nord-africaine utilise un emblème vert et blanc avec croissant et étoile rouges ; Émilie Busquant est associée à la confection d’un exemplaire, tandis que Babaci décrit un agencement horizontal.

1945 : Mostefaï, Asselah et El-Mekki travaillent sur la composition et la direction du PPA arrête l’agencement correspondant au modèle actuel.

1961-1963 : les caractéristiques techniques sont normalisées, avant l’institutionnalisation par la loi du 25 avril 1963.

Dans la Casbah, des femmes en cousent des centaines

À Alger, il faut ensuite transformer le modèle adopté par le PPA en centaines d’exemplaires. Des témoignages recueillis en Algérie racontent une opération clandestine dans la basse Casbah.

Selon la mémoire conservée par la famille Omrani, Fatima et Zohra Omrani participent à leur confection dans un atelier de la rue Souk El-Djemaa. Les tissus sont achetés séparément, couleur après couleur, pour ne pas attirer l’attention. Les exemplaires terminés sont remis à des militantes sur présentation d’un mot de passe. Le témoignage familial évoque environ 300 drapeaux confectionnés le 30 avril 1945. La scène rappelle une évidence : coudre le drapeau est un acte militant. Cela ne fait pas de chaque couturière son inventrice.

Sétif, 8 mai 1945

Quelques jours plus tard, le drapeau entre dans une autre histoire. À Sétif, Bouzid Saâl est abattu alors qu’il porte le drapeau algérien en tête du cortège.

Drapeau présenté comme celui déployé par Bouzid Saâl le 8 mai 1945, conservé au Musée du Moudjahid.
Drapeau présenté comme celui déployé par Bouzid Saâl le 8 mai 1945, conservé au Musée du Moudjahid. Colokreb · CC BY-SA 4.0

Entre les ateliers clandestins et le jeune Algérien qui tombe en le portant, l’emblème cesse d’être seulement un dessin. Il devient un symbole pour lequel on meurt.

Et bien avant 1919 ?

Un antécédent apparaît dès 1910. Dans son numéro du 28 août, Akhbar rapporte qu’à Philippeville, aujourd’hui Skikda, « un drapeau vert avec croissant a été saisi aux mains des manifestants », lors d’une grève des dockers. Le journal ne mentionne ici ni le blanc ni l’étoile : il atteste l’usage de ces symboles dans les luttes ouvrières algériennes, vingt-quatre ans avant l’épisode associé à Émilie Busquant.

La première page d’Akhbar du 28 août 1910. L’article « Les Conditions du Travail » commence en bas à gauche et se poursuit en haut de la colonne centrale.
La première page d’Akhbar du 28 août 1910. L’article « Les Conditions du Travail » commence en bas à gauche et se poursuit en haut de la colonne centrale. Source : BnF / Gallica · Document original
Extrait des « Conditions du Travail » : le drapeau vert au croissant saisi à Philippeville.
Extrait des « Conditions du Travail » : le drapeau vert au croissant saisi à Philippeville. Reconstitution typographique pour la lisibilité, d’après le document original · Algerissima

L’histoire pourrait encore remonter. Les pavillons d’Alger recensés au XVIIIe siècle utilisent déjà le vert, le blanc et le rouge. Le croissant et l’étoile appartiennent depuis longtemps au vocabulaire symbolique local. Au XIXe siècle, l’émir Abdelkader conduit son État et son armée sous leurs propres étendards.

Il serait artificiel de présenter l’un de ces pavillons comme le prototype direct du drapeau algérien actuel. Ce n’est d’ailleurs plus nécessaire.

La preuve la plus forte est beaucoup plus proche de nous : 1919-1920. Gallissot documente l’existence de l’étendard quinze ans avant l’épisode Busquant. En 1934, nous n’avons retrouvé ni photographie authentifiée ni exemplaire permettant d’établir que le drapeau attribué à Busquant était identique au modèle actuel ; Babaci décrit d’ailleurs des bandes horizontales. En 1945, Mostefaï livre au contraire un récit précis du travail collectif qui aboutit à l’agencement actuel.

Alors pourquoi avoir focalisé cette histoire sur Émilie Busquant au point de transformer la couturière d’une version en créatrice de l’emblème ?

L’histoire documentée raconte autre chose : celle d’un drapeau construit collectivement pendant plusieurs décennies, porté par le mouvement national et finalement fixé dans sa forme actuelle en 1945. Émilie Busquant en a cousu une version. Elle ne l’a pas inventé.