152 pour. Deux contre. Sept abstentions.
Il y a des votes qui valent davantage par ce qu’ils rappellent que par ce qu’ils changent.
Le 15 octobre 2026, à New York, la Quatrième Commission de l’Assemblée générale des Nations unies, chargée notamment de la décolonisation, a adopté à une écrasante majorité sa résolution annuelle sur le Sahara occidental. Le Maroc et l’Algérie ont voté pour. Les États-Unis et Israël ont été les deux seuls États à voter contre. La France et le Royaume-Uni se sont abstenus, avec Brunei, le Cameroun, le Honduras, le Liberia et les Maldives.
Le chiffre est spectaculaire. Mais le plus important est ailleurs : le droit international n’a pas changé.
Le Sahara occidental reste une question de décolonisation. Le territoire figure toujours sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies. Et son peuple conserve son droit à l’autodétermination.
Contrairement au récit que Rabat tente d’imposer, quelques reconnaissances étrangères de la prétendue « marocanité » du Sahara ne suffisent pas à effacer un demi-siècle de droit international.
Le fait accompli ne crée pas la souveraineté
Le Maroc contrôle aujourd’hui la majeure partie du Sahara occidental. Il y a installé son administration, son armée, ses infrastructures, y exploite les ressources et présente le territoire comme ses « provinces du Sud ».
Mais le fait accompli ne crée pas la souveraineté.
L’ONU n’a jamais reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
Le territoire figure depuis 1963 parmi ceux dont la décolonisation reste à achever. Dès 1979, l’Assemblée générale déplorait expressément la « persistance de l’occupation du Sahara occidental par le Maroc ».
On peut multiplier les circonlocutions diplomatiques autant que l’on veut. La réalité demeure : un territoire colonisé, un peuple privé de l’exercice effectif de son droit à l’autodétermination et une puissance occupante qui veut transformer cinquante années de contrôle en titre de propriété.
Le Maroc a tort aux yeux du monde
152 États ont voté pour.
Des pays africains, asiatiques, arabes, latino-américains, européens. Des alliés du Maroc, des soutiens du Polisario, des États qui n’ont aucune raison particulière de complaire à Alger.
Tous ne partagent pas la même lecture politique du conflit. Mais tous ont approuvé un texte qui maintient le Sahara occidental dans le cadre de la décolonisation et réaffirme le droit des Sahraouis à l’autodétermination.
Il faut le dire simplement : le Maroc a tort aux yeux du monde et au regard du droit international.
Ce que Rabat possède, ce n’est pas la reconnaissance de sa souveraineté par l’ONU. C’est un rapport de forces.
Le Maroc compte sur le soutien de quelques grandes puissances, notamment au Conseil de sécurité, où cinq États disposent du droit de veto et peuvent empêcher que les principes réaffirmés par l’immense majorité des nations se traduisent en décisions contraignantes.
C’est toute l’histoire du Sahara occidental : une majorité du monde rappelle le droit, tandis qu’une poignée de puissances peut en empêcher l’application.
Sur le terrain du droit international, le résultat est clair. Mais la partie se rejoue dans une salle beaucoup plus fermée, où les rapports de forces pèsent parfois davantage que les principes.
Et Rabat compte précisément sur ce décalage pour maintenir le statu quo.
Deux contre : les États-Unis et Israël
Les deux seuls « non » sont ceux des États-Unis et d’Israël.
Deux États qui s’assoient allègrement sur le droit international. Washington, qui a envahi l’Irak sans mandat du Conseil de sécurité et dont le président affiche ses ambitions sur le Groenland et le Canada. Israël, qui poursuit la colonisation des territoires palestiniens au mépris des résolutions de l’ONU et commet à Gaza un génocide d’une ampleur inédite.
Ce choix ne surprendra personne.
Sur le Sahara occidental, Washington et Tel-Aviv se retrouvent seuls contre 152 États, privilégiant une fois encore le rapport de force au droit d’un peuple.
Paris et Londres préfèrent l’abstention
Sept États se sont abstenus. Parmi eux, deux noms retiennent particulièrement l’attention : la France et le Royaume-Uni.
Deux anciennes puissances coloniales qui administrent encore des territoires inscrits sur la liste onusienne des territoires non autonomes.
Londres en administre plusieurs. La France reste directement concernée par les dossiers de la Nouvelle-Calédonie et de la Polynésie française.
Que ces deux puissances rechignent à voter en faveur d’un texte rappelant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes possède une certaine cohérence historique.
Paris soutient désormais ouvertement la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
Mais une déclaration de l’Élysée, aussi solennelle soit-elle, ne réécrit pas le droit international.
Pourquoi le Maroc a-t-il voté pour ?
Vu de l’extérieur, le vote marocain surprend. Rabat a lui-même approuvé une résolution examinée par la Commission de décolonisation et réaffirmant le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination.
Mais vu du Maroc, ce vote devient beaucoup moins mystérieux.
Depuis l’adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité, le 31 octobre 2025, on a vendu à l’opinion marocaine une victoire historique, presque définitive. Le pouvoir et une large partie des médias ont présenté le texte comme une consécration internationale de la prétendue « marocanité » du Sahara occidental.
Le roi Mohammed VI avait lui-même évoqué un « nouveau chapitre victorieux » destiné à clore définitivement le dossier.
Le triomphe fut poussé jusqu’à son aboutissement symbolique : le 31 octobre est devenu une fête nationale, baptisée « Aïd Al Wahda », la Fête de l’Unité, pour célébrer cette prétendue victoire diplomatique.
Un jour férié pour une souveraineté que l’ONU n’a pourtant jamais reconnue !
Comment expliquer, moins d’un an plus tard, à cette même opinion que le Maroc voterait contre une résolution réaffirmant le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui ?
Rabat a choisi une autre voie : voter pour, puis expliquer que ce vote constitue encore une victoire marocaine.
La communication officielle s’est donc immédiatement accrochée à la référence faite par le texte du 15 octobre à la résolution 2797.
C’est là que commence l’enfumage.
Oui, la résolution 2797 prend la proposition marocaine d’autonomie comme base des négociations.
Mais elle exige une solution « mutuellement acceptable » assurant « l’autodétermination du peuple du Sahara occidental ». Elle envisage qu’une autonomie véritable pourrait constituer une issue réalisable.
Le conditionnel compte. L’accord des parties compte. L’autodétermination compte.
La résolution ne reconnaît nulle part la souveraineté marocaine sur le territoire. Elle ne donne pas au Maroc le pouvoir d’imposer son plan au Polisario. Elle ne décide pas à la place des Sahraouis de leur avenir.
Mais ce n’est évidemment pas ce que l’on met en avant devant l’opinion marocaine.
On lui montre la référence au plan d’autonomie. On lui répète que 2797 constitue une victoire. On a même créé une fête nationale pour la célébrer.
On parle beaucoup moins de la solution « mutuellement acceptable ». Et encore moins de l’autodétermination du peuple sahraoui.
Le plus remarquable est peut-être là : un pouvoir qui a annoncé à son peuple une victoire presque définitive se retrouve, moins d’un an plus tard, à voter lui-même pour que le Sahara occidental demeure devant la Commission de décolonisation de l’ONU.
Ce n’est pas le droit international qui a changé.
C’est le récit qu’on en fait au Maroc.
Les Sahraouis ont raison d’espérer
Le vote du 15 octobre ne changera pas à lui seul le rapport de forces. Il ne fera pas disparaître le mur, ne ramènera pas demain les réfugiés sahraouis chez eux et ne contraindra pas Rabat à organiser enfin le référendum attendu depuis des décennies.
Mais il rappelle une chose essentielle : les rapports de force ne sont jamais éternels.
Les Algériens le savent mieux que quiconque. Pendant plus d’un siècle, la France a présenté l’Algérie comme une partie d’elle-même. Elle disposait d’une armée infiniment plus puissante, d’alliés, d’un siège permanent au Conseil de sécurité et d’une diplomatie capable de présenter la guerre d’indépendance comme une simple « affaire intérieure ».
Et pourtant, l’Algérie est devenue indépendante.
Parce qu’un peuple a refusé de renoncer à son existence, a tenu, combattu et internationalisé sa cause jusqu’à rendre l’ordre colonial impossible à maintenir.
Les Sahraouis ont donc raison d’espérer.
Le Maroc peut compter sur quelques puissances, multiplier les reconnaissances bilatérales et présenter chaque communiqué favorable comme une victoire définitive. Il ne peut ni effacer un peuple, ni transformer par la durée l’occupation en souveraineté.
L’histoire algérienne rappelle une vérité simple : un peuple peut paraître vaincu pendant longtemps sans que son histoire soit terminée.
Le Sahara occidental reste un territoire à décoloniser.
Et après cinquante années d’occupation, le principe demeure intact :
le dernier mot appartient au peuple sahraoui.


Chargement…