Paris, 23 janvier 1834. Hamdane ben Othmane Khodja comparaît devant la Commission d’Afrique. Un interprète l’accompagne. Les commissaires l’interrogent sur les perspectives de la présence française en Algérie. Ses réponses sont brèves. Il doute que les populations des campagnes au sud d’Alger acceptent cette domination ; il écarte la perspective d’une soumission d’Ahmed Bey.

La scène, rapportée par l’historien James McDougall, condense une situation vertigineuse : un Algérois vient expliquer son pays à ceux qui entendent désormais disposer de son avenir. Son livre, Le Miroir, a paru à Paris l’année précédente. Il y décrit ce que la conquête détruit et conteste le droit du conquérant à s’installer.

Près de deux siècles plus tard, cette voix intervient dans notre présent. Dans les discours d’une partie de la droite et de l’extrême droite françaises, dont Zemmour est une figure et l’univers médiatique Bolloré un puissant relais, l’Algérie demeure enfermée dans un récit commode : avant la France, les Barbaresques ; après elle, la civilisation et l’État.

Khodja oblige à rouvrir le dossier.

Un Algérois qui connaît l’Europe

Né vers 1773, il appartient aux notables d’Alger. Son père, juriste et haut fonctionnaire, occupe des fonctions de secrétaire et de trésorier ; son oncle dirige la monnaie. Lui-même voyage, commerce, connaît les milieux du pouvoir. En Angleterre, il rencontre le philosophe Jeremy Bentham. Son fils Hassan étudie près de Londres. Voilà une famille algéroise qui fréquente l’Europe avant que l’armée française ne prétende lui en ouvrir les portes.

Cette ouverture éclaire son combat. Khodja connaît suffisamment l’Europe pour prendre ses principes au sérieux et lui demander de les appliquer aux autres. Pourquoi la liberté serait-elle un droit pour les peuples européens et une prétention inconvenante chez les Algériens ? Pourquoi la puissance militaire dispenserait-elle de respecter les engagements pris ?

L’historienne Jennifer Pitts montre combien sa démarche dépasse la plainte d’un propriétaire lésé : il défend une Algérie indépendante, susceptible de prendre place parmi les nations et de traiter avec elles. Sa résistance passe par les mémoires, les démarches diplomatiques et l’intervention dans le débat public français.

Dans Le Miroir, publié en 1833, il commence par donner une épaisseur au pays envahi. Il décrit ses habitants, ses régions, ses activités, ses usages et son organisation. Il avance une population de dix millions d’habitants. Ce chiffre est son estimation, non un recensement établi. Il témoigne d’une ambition : présenter une société dans son étendue, au moment où la conquête menace de la réduire à une population à administrer. Mais surtout, la Régence possède un gouvernement, des institutions fiscales et judiciaires, des relations diplomatiques.

Page de titre du Miroir, publié à Paris en 1833. Hamdane Khodja y décrit l’Algérie et dénonce les premières années de la conquête française. Reproduction : Vitaminedz.
Page de titre du Miroir, publié à Paris en 1833. Hamdane Khodja y décrit l’Algérie et dénonce les premières années de la conquête française. Reproduction : Vitaminedz.

La course maritime n’est pas une singularité algérienne : elle se pratique sur les différentes rives de la Méditerranée, chez les puissances chrétiennes comme musulmanes. La captivité et l’esclavage appartiennent également à cette histoire partagée. Réduire l’Algérie aux « Barbaresques », c’est transformer des pratiques de l’époque en caractère propre à un peuple, puis faire disparaître derrière elles ses villes, ses institutions, ses échanges et sa vie intellectuelle. Comprendrait-on la France en la résumant à ses corsaires et à ses ports négriers ?

Khodja ne décrit d’ailleurs pas un paradis perdu. Il critique les dirigeants, leurs fautes et les conditions de la défaite. Son témoignage porte les intérêts et les limites de son milieu. Sa définition de la civilisation n’en frappe que davantage : « être juste envers le faible comme envers le fort ». Le critère est posé. Il vaut aussi pour le vainqueur.

Aux arguments, les stéréotypes

Le livre dérange suffisamment pour susciter une riposte. En juin 1834, L’Observateur des tribunaux publie une réfutation anonyme défendant le général Clauzel. Certains l’ont attribuée au général lui-même ; son auteur n’est pas établi avec certitude.

C’est ici que la querelle ancienne prend une résonance saisissante. Pour discréditer Khodja, la réfutation l’associe aux pirates barbaresques, mobilise les clichés de l’Algérien paresseux et avide d’argent, et présente ses dénonciations comme l’expression d’une haine de la France. L’étude de Karl Agerup restitue ce déplacement : le débat sur les actes de la conquête devient un procès des intentions et des origines de celui qui les rapporte.

Le procédé nous est familier. À celui qui documente une violence, on oppose son hostilité supposée. À celui qui demande justice, on demande d’abord de prouver qu’il aime la France. Le stéréotype permet d’éviter la réponse.

Khodja répond pourtant. Une Réponse à la réfutation prolonge cette bataille imprimée ; elle figure dans l’édition Sindbad de son ouvrage. Il faut lire cet échange ensemble : l’accusation, la tentative de disqualification, la réplique. On y voit un auteur défendre sa capacité à établir des faits et à juger le pouvoir qui s’est imposé chez lui.

Il connaît les risques. Dans Le Miroir, il évoque déjà la prison, l’expulsion, la séparation d’avec sa famille. Sa confiance dans la justice proclamée par la France s’accompagne d’une lucidité sur ce que ses représentants peuvent lui faire subir.

La tragédie atteint bientôt les siens. En 1836, son fils Hassan est arrêté, détenu à Bône, puis frappé d’expulsion sur ordre de Clauzel. Le dossier étudié par McDougall révèle la faiblesse des accusations : l’administration redoute l’embarras d’un procès. Khodja lui-même quitte Paris et s’établit à Constantinople. L’homme qui avait cherché des interlocuteurs se retrouve en exil ; sa famille éprouve la violence du pouvoir auquel il demandait justice.

Sa trajectoire donne une dimension intime à la dépossession. Il avait voyagé en Europe, noué des relations, cru possible de faire entendre le droit. Cette familiarité ne protège ni son combat ni les siens. La France à laquelle il adresse ses arguments laisse agir celle qui les chasse.

Avec lui disparaît un visage de l’Algérie : une société capable de produire ses propres descriptions, ses arguments politiques, sa critique du conquérant. L’oubli laisse davantage de place au décor sommaire des pirates et des tribus sans histoire. L’effacement de Hamdane Khodja participe à l’effacement de l'Algérie qui précède la colonisation.

Les récits aujourd’hui revivifiés n’ont pas besoin d’avoir inventé leurs clichés. Il leur suffit de les remettre en circulation, en laissant hors champ ceux qui leur répondaient déjà.

Remettre Le Miroir en circulation

Encore faut-il pouvoir les lire. L’édition Sindbad/Actes Sud du Miroir est signalée en stock épuisé chez un libraire. Une édition algérienne a été publiée par Tafat en 2015 : ce travail existe et mérite d’être rappelé. L’enjeu est désormais une disponibilité durable, à un prix accessible.

Algerissima appelle les éditeurs algériens à remettre ce texte en circulation, accompagné de la réfutation et de la réponse de Khodja, avec des notes qui éclairent les événements, discutent les chiffres et situent les préjugés de l’auteur lui-même. Une édition numérique accessible prolongerait utilement cette publication.

Hamdane Khodja avait tendu un miroir à la France conquérante. Nous avons encore besoin de ce qu’il donne à voir.