Menottée à l’arrière d’un véhicule militaire, Zoulikha Oudaï regarde droit vers l’objectif. Elle est assise à même le sol. Derrière elle, un militaire français monte la garde. Tout, dans la scène, semble signifier sa défaite : le camion, l’arme, les menottes, le soldat debout auprès d’une prisonnière assise. Elle est exhibée comme un trophée.
Et pourtant, près de soixante-dix ans plus tard, ce n’est ni le véhicule ni le militaire que l’on remarque d’abord. C’est son regard. Un regard fixe, dur, presque accusateur. Elle ne baisse pas les yeux. Elle ne donne à celui qui photographie ni la peur ni l’humiliation que la mise en scène semble attendre d’elle. Son regard a suffi à déjouer le spectacle de sa défaite.
Derrière cette prisonnière, il y avait une organisation clandestine, des femmes, des hommes, des maisons et des chemins de montagne. Tout ce que ses interrogateurs allaient tenter de lui faire livrer.
Une femme à la tête de la résistance
Née le 7 mai 1911 à Hadjout sous le nom de Yamina Echaïb, Lalla Zoulikha vient d’une famille de notables. Son père, cultivé, propriétaire terrien et conseiller municipal, lui permet de recevoir une instruction. Cette femme éduquée, mère de cinq enfants, aurait pu se tenir à distance du danger. À Cherchell, elle choisit de mettre ses ressources et son autorité au service de l’indépendance.
La répression frappe au cœur de sa famille : son mari et l’un de ses fils sont exécutés par les forces françaises. Son fils s’appelle Lahbib. Ces deuils ne l’éloignent pas du combat. Il serait pourtant réducteur de faire naître son engagement de la seule douleur : selon le témoignage d’Ahmimed Ghebalou rapporté par Echorouk, sa désignation comme responsable intervient alors que son époux est encore vivant. Elle engage aussi les moyens financiers de sa famille dans le soutien au FLN.
Dans son enquête consacrée à cette « héroïne oubliée », le journaliste M’hamed Houaoura décrit une responsable politico-militaire dont le secteur s’étend de Menaceur à Hadjret Ennous. Elle organise les soutiens féminins et masculins de la résistance. Pour rejoindre le maquis, elle confie ses jeunes enfants à des voisins.
Son autorité ne se résume donc pas à l’image d’une femme courageuse. Elle assume une responsabilité : faire tenir ensemble les combattants et ceux qui les aident, maintenir les liaisons, protéger les personnes dont dépend la continuité de la lutte. La capture d’une telle femme menace bien davantage qu’une seule vie.
Les femmes derrière le réseau
L’ancienne militante Assia Benmokadem a raconté à Echorouk qu’elle ne connaissait que sa sœur et sa cousine parmi les membres du réseau. Ce cloisonnement devait empêcher qu’une arrestation, suivie de tortures, ne livre l’ensemble de l’organisation.
Les femmes recueillent des renseignements sur les mouvements militaires, collectent argent et médicaments, confectionnent des vêtements acheminés vers les maquis. Zoulikha accueille aussi des familles venues des montagnes et distribue vivres et habits.
Effacer ses traces, poursuivre le combat
En 1957, le démantèlement d’une partie du réseau de Cherchell la pousse vers le maquis. La notice biographique qui retrace cet épisode fait état de 54 arrestations. Elle rejoint les combattants auprès d’Ahmimed Ghebalou et de Boualem Benhamouda, son adjoint. Depuis les montagnes, elle continue à diriger le réseau féminin demeuré actif : quitter la ville ne signifie pas abandonner celles qui y poursuivent la lutte.
Cette même notice rapporte qu’avant son départ, elle brûle ses photographies ; deux portraits conservés chez sa sœur échappent à cette disparition. Ce détail prend un relief particulier devant l’image de sa captivité. La clandestinité l’avait conduite à effacer son visage des traces qu’elle laissait derrière elle. Le cliché pris sous la garde de ses ennemis lui donnera, après sa mort, une présence que le temps n’a pas effacée.
Réfugiée chez les Hindi, à Sidi Salah, dans la région de Menaceur, elle prend part aux moissons et aux tâches domestiques. Mohamed Hindi, qui l’a hébergée, explique qu’elle se fondait ainsi dans la vie familiale, sans renoncer à réunir les militants.
Cette vie clandestine a peu de choses à voir avec la solitude d’une icône. Elle repose sur des gestes ordinaires devenus essentiels : ouvrir une porte, transmettre une information, préparer un vêtement, garder le silence. Dans la photographie, tout ce monde est hors champ. Il donne pourtant son poids à la détermination de la captive.
Dix jours pour la faire céder
Arrêtée le 15 octobre 1957, Zoulikha subit dix jours de torture. Selon le récit de Houaoura, elle ne dénonce pas ses compagnons. Le 25 octobre, les militaires l’exhibent devant des habitants rassemblés. Elle les exhorte à poursuivre la lutte jusqu’à l’indépendance, puis crache au visage d’un officier. Les soldats l’entraînent à l’écart et l’abattent.
Les récits de cette scène ont aussi transmis ses paroles. Elle appelle les habitants à ne pas céder, à poursuivre le combat jusqu’au jour où le drapeau national flottera sur les villes et les villages. La formule qui lui est attribuée condense cet appel : « Montez au maquis ! Libérez le pays ! » Son regard n’est donc pas son seul défi : devant ses geôliers, elle trouve encore la force d’appeler à la résistance.
L’exhibition devait décourager. Dans les témoignages transmis, elle devient un dernier acte de résistance. Celle que l’on voulait montrer impuissante trouve encore le moyen de parler aux siens. Les entraves ne suffisent pas à lui retirer sa voix.
La photographie ne permet pas, à elle seule, de reconstituer cette dernière scène. Elle saisit un moment de sa captivité, dont la date exacte reste à établir. Mais ce que les témoignages racontent de sa conduite donne toute sa profondeur au refus que nous lisons dans ses yeux.
Une mémoire à retrouver
Après l’exécution, il reste aussi l’absence du corps. Un compte rendu du forum de la mémoire d’El Moudjahid, publié en février 2024, rapporte que sa dépouille a été retrouvée en 1984. D’autres récits précisent qu’un agriculteur avait indiqué l’endroit où il avait enterré une femme et deux hommes, puis évoquent sa réinhumation au cimetière des martyrs de Menaceur. Cette histoire demeure toutefois traversée par une contradiction : en 2016, Houaoura déclarait encore dans El Watan que sa tombe n’avait pas été retrouvée. Les sources consultées ne permettent pas de lever cette divergence.
Le temps a renversé l’image
Il a fallu retrouver ces voix. Pour son livre en arabe, « يمينة عوداي البطلة المنسية » — « Yamina Oudaï, l’héroïne oubliée » —, Houaoura a recueilli des témoignages pendant près de dix ans, auprès de proches et d’anciens responsables de l’ALN. Son fils Mohamed lui a également confié des copies de documents de la police coloniale. Derrière le visage devenu célèbre, cette enquête restitue une femme qui agit, organise et décide.
Le militaire demeure presque anonyme pour celui qui regarde aujourd’hui la photographie. Le camion n’est plus qu’un décor. Les armes sont devenues accessoires. Zoulikha, elle, est toujours là. Ce qui devait manifester la puissance de ses gardiens est devenu une image de sa propre résistance.
Ce qui rend ce cliché si puissant, c’est ce regard de défi, indissociable du « nif » algérien, ce mélange de fierté, d’honneur et de refus de l’humiliation qui commande de rester debout, même lorsque tout semble perdu. Chez Zoulikha, le « nif » n’est plus une posture : il devient une attitude face à l’histoire.
Les menottes disent sa captivité. Son regard demeure libre. Près de soixante-dix ans plus tard, c’est encore lui qui déjoue la mise en scène destinée à la montrer vaincue.
À voir : « حكايات العابرين — المجاهدة زليخة عدي », sur Al Jazeera. Un épisode en arabe consacré à Zoulikha Oudaï, publié le 4 juin 2018 — 13 minutes.


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