Frantz Fanon avait disséqué les ravages psychologiques de la domination coloniale, cette aliénation qui finit par faire regarder le monde — et parfois soi-même — avec les yeux du dominant. Malek Bennabi avait forgé un autre concept, celui de « colonisabilité », pour interroger les ressorts internes qui rendent une société vulnérable à la domination. Les deux pensées ne se confondent pas. Mais plus de soixante ans après l’indépendance, elles continuent de poser une question dérangeante : que reste-t-il de la colonisation quand le colonisateur est parti ? Parfois, beaucoup plus qu’on ne voudrait l’admettre.

Quand le regard étranger devient un certificat

Il suffit de regarder certaines scènes devenues banales sur les réseaux sociaux. Un youtubeur étranger arrive en Algérie. On veut l’héberger, le nourrir, lui offrir le café, le repas, le taxi, le souvenir. S’il sort son portefeuille, on le lui fait presque remettre dans sa poche.

L’hospitalité algérienne est ancienne, réelle et belle. Il ne s’agit certainement pas de la renier. Mais il arrive qu’elle se transforme en autre chose : une surenchère de déférence. Comme si recevoir dignement ne suffisait plus et qu’il fallait convaincre l’étranger, à tout prix, de notre générosité. Comme si son approbation comptait davantage que la nôtre.

Le plus révélateur n’est d’ailleurs pas ce qu’on lui offre. C’est la valeur que prend soudain notre propre pays lorsqu’il nous regarde.

Un quartier que nous dénigrons devient magnifique parce qu’un youtubeur français, britannique ou américain le filme. Un plat que nous connaissons depuis l’enfance devient exceptionnel parce qu’un visiteur s’en émerveille. Une route, un hôtel, un paysage, un artisan sont soudain regardés autrement parce qu’un étranger vient de nous expliquer qu’ils valent quelque chose.

Nous attendons parfois de l’extérieur l’autorisation d’aimer ce que nous avons chez nous.

Le même mécanisme existe dans l’économie. Combien de fois un produit est-il supposé meilleur simplement parce qu’il est importé ? Combien de productions algériennes sont-elles jugées avant même d’avoir été essayées ? Combien ne jurent que par « Nutella » alors qu’El Mordjène est plébiscité ailleurs ? Le « made in » étranger demeure pour certains un label de qualité en soi, tandis que le « made in Algeria » doit d’abord prouver qu’il n’est pas médiocre.

Bien sûr, toutes les productions nationales ne se valent pas. Défendre aveuglément un mauvais produit parce qu’il est algérien serait aussi absurde que de préférer aveuglément un produit étranger parce qu’il ne l’est pas. Le problème est ailleurs : dans la présomption de supériorité accordée à ce qui vient de l’extérieur.

Le football en offre une autre illustration. Depuis des années, le débat revient sur les sélectionneurs étrangers, les joueurs formés en Europe, les centres de formation, les compétences locales. Les binationaux ont énormément apporté à l’équipe nationale et continueront de le faire. L’Algérie aurait tort de se priver de ses enfants formés ailleurs. De la même manière, un grand entraîneur étranger peut évidemment apporter son expérience.

Mais il devient inquiétant que le CV étranger constitue parfois un argument à lui seul, pendant que la question essentielle demeure négligée : que produisons-nous nous-mêmes ? Quels entraîneurs formons-nous ? Quels éducateurs ? Quels joueurs ? Quels centres ? Quelle école algérienne de football voulons-nous construire ?

Une époque qui croyait pouvoir faire

Car l’Algérie a déjà connu une époque où elle doutait beaucoup moins de sa capacité à produire. En 1958, des footballeurs qui évoluaient dans certains des meilleurs clubs français quittèrent leurs carrières pour constituer l’équipe du FLN. Ils n’attendirent pas qu’on leur explique depuis l’étranger ce qu’ils valaient : ils mirent leur talent au service d’un pays qui n’existait pas encore juridiquement.

Vingt-quatre ans plus tard, l’un d’eux, Rachid Mekhloufi, appartenait à l’encadrement de cette équipe d’Algérie qui allait entrer dans l’histoire à Gijón en battant la République fédérale d’Allemagne 2-1 lors du Mondial 1982.

Gijón, 16 juin 1982. Les joueurs algériens célèbrent leur victoire 2-1 contre la RFA.
Gijón, 16 juin 1982. Les joueurs algériens célèbrent leur victoire 2-1 contre la RFA.
Guillermo Gruben · El Gráfico

Et regardez la photographie de cette équipe. Son maillot n’était pas Nike, Adidas ou Puma. Il était Sonitex. Fabriqué en Algérie.

Deux ans auparavant, trois camions Sonacome M210 sortis de l’usine de Rouiba s’étaient présentés au Paris-Dakar. Le résultat paraît presque invraisemblable aujourd’hui : première, troisième et quatrième places dans la catégorie camions. Une entreprise industrielle algérienne venait se mesurer à la concurrence internationale et gagnait.

Il ne s’agit pas d’idéaliser cette époque. L’économie administrée avait ses lourdeurs, ses échecs et ses impasses. L’Algérie des années 1970 et 1980 n’était pas un paradis industriel. Mais elle possédait quelque chose que nous avons peut-être perdu en route : la conviction qu’elle pouvait faire. Faire un camion. Faire un maillot. Former un footballeur. Construire une usine. Créer une école. Se mesurer aux autres sans considérer d’avance que les autres étaient meilleurs.

Au-delà de la nostalgie

Voilà pourquoi le retour actuel du maillot de 1982 est plus intéressant qu’un simple phénomène vintage. DJ Snake lui-même s’est affiché récemment dans une tenue inspirée de cette esthétique. Ce que des générations avaient fini par ranger au rayon des vieilleries devient soudain désirable.

Publication de DJ Snake sur X

Mais le véritable enjeu commence précisément là où s’arrête la nostalgie. Il serait assez triste que le « made in Algeria » ne serve qu’à reproduire les objets des années 1980. L’objectif est d’en fabriquer de nouveaux.

La politique économique algérienne remet aujourd’hui explicitement la production nationale, l’intégration industrielle et la limitation de la dépendance aux importations au centre de ses priorités. En 2026 encore, la présidence a consacré des réunions à la protection de la production nationale, tandis que la Banque africaine de développement relevait une progression de plusieurs indicateurs industriels algériens.

Tout n’est évidemment pas gagné. Une industrie ne renaît pas par communiqué. Elle renaît par la qualité, la formation, la productivité, l’innovation, la concurrence et l’exigence. Mais quelque chose est en train de changer. Et cette transformation sera incomplète tant qu’elle ne sera qu’industrielle. Il faut aussi reconstruire la confiance.

Décoloniser les esprits ne signifie pas rejeter l’étranger. Ce serait une autre forme d’enfermement. Cela ne signifie ni mépriser les compétences venues d’ailleurs, ni opposer les Algériens du pays à ceux de la diaspora, ni acheter algérien les yeux fermés.

Cela signifie simplement retrouver une relation normale avec nous-mêmes. Accueillir un étranger sans nous mettre à son service. Apprécier son compliment sans en avoir besoin. Importer ce que nous ne savons pas encore produire sans considérer que nous ne saurons jamais le produire. Faire appel à une compétence étrangère parce qu’elle est meilleure, et non parce qu’elle est étrangère. Et surtout cesser de croire qu’un produit, une idée, un joueur ou un talent doit franchir la Méditerranée pour acquérir de la valeur.

En 1962, les Algériens ont démontré au monde qu’ils étaient capables de libérer leur territoire. Le dernier territoire à libérer est peut-être celui-là : le regard que nous portons sur nous-mêmes.