Elle voulait pouvoir partir. Monter à cheval, prendre une route, s’arrêter auprès d’inconnus et recommencer le lendemain. Disposer de sa vie dans un monde qui assignait aux femmes une place étroite. Isabelle Eberhardt avait donné à cette aspiration des mots simples : « Et pourtant, le vagabondage, c’est l’affranchissement, et la vie le long des routes, c’est la liberté. » Cette conviction traverse ses notes personnelles. Pour elle, cette liberté prendra les chemins de l’Algérie.
Née à Genève en 1877, élevée dans un milieu anticonformiste, Isabelle apprend les langues, lit avec passion et s’intéresse très tôt à l’arabe. Elle porte déjà des vêtements masculins avant de traverser la Méditerranée. Lorsqu’elle arrive avec sa mère à Bône, aujourd’hui Annaba, en 1897, elle a vingt ans. Une autre existence commence.
Devenir Si Mahmoud
Son rapprochement avec l’islam engage sa vie entière. Devenue musulmane, elle rejoint la confrérie soufie Qadiriyya. Sous le nom de Si Mahmoud Saadi, vêtue en homme, elle voyage à travers le pays. Dans le Souf, elle rencontre Slimane Ehnni, un sous-officier algérien de spahis, qu’elle épouse à Marseille en 1901.
Cette année-là, elle a survécu à une attaque au sabre à Behima, près d’El Oued, avant d’être expulsée d’Algérie par l’administration coloniale française. Cette expulsion dit aussi le conflit qui l’oppose à cette administration, un aspect de son parcours que ses relations ultérieures avec Lyautey ne doivent pas effacer. Son mariage lui donne la nationalité française et lui permet de revenir. Elle collabore bientôt à Akhbar, le journal dirigé par Victor Barrucand. Écrire devient aussi un moyen de vivre.
Mais quelle vie ! L’argent manque, la maladie l’épuise, les départs se succèdent. Derrière les photographies devenues célèbres, derrière la silhouette en burnous que la postérité a transformée en icône, il y a une jeune femme qui cherche sa place et paie cher son indépendance.

L’Algérie à hauteur d’homme
On a beaucoup raconté l’aventurière. Il faut retrouver l’écrivaine.
Dans ses récits, l’Algérie est peuplée d’êtres dont elle prend le temps de regarder l’existence. Des paysans, des journaliers, des femmes abandonnées, des errants. Ils travaillent, espèrent, aiment, souffrent. Leur pauvreté a un poids, leurs humiliations des conséquences. Ceux que le vocabulaire colonial enferme dans une catégorie anonyme deviennent les personnages centraux de leur propre histoire.
La lecture de Pages d’Islam fait apparaître cette attention aux vies fragiles et aux rapports de domination. La misère y déborde le décor : elle atteint les corps, rétrécit les possibilités, rend les êtres dépendants. L’Algérie colonisée se révèle à travers les conditions d’existence de ceux qui la subissent. C’est l’une des forces de ses nouvelles.
Son regard possède aussi une précision sensuelle. Dans les pages consacrées à la Casbah, les rues conduisent vers des patios frais, les odeurs des boutiques se mêlent, une chambre s’ouvre sur les terrasses et le port. La ville se découvre en marchant. Elle est habitée, sonore, familière.
Cette proximité donne sa profondeur à son écriture. Isabelle s’intéresse à ce qui anime les êtres, à leur foi, à leurs attachements, à leurs blessures. Elle leur reconnaît une vie intérieure aussi riche que celle de ceux qui prétendent les gouverner.
Son œuvre reste celle d’une Européenne de son époque, avec ses élans et ses idéalisations. Mais elle offre au lecteur la possibilité de rencontrer ceux que tant de discours coloniaux se contentent de décrire de haut.
Une voix à retrouver
Sa rencontre avec Lyautey a nourri bien des commentaires. Leur proximité ne suffit pourtant pas à confondre leurs démarches. Lui demeure un militaire au service de l’expansion française. Elle fait de la vie des colonisés une matière littéraire et de l’islam un engagement personnel.
Il faut également tenir compte de l’écran laissé par Barrucand. Admirateur de Lyautey, il a inscrit rétrospectivement Isabelle dans un récit favorable à l’entreprise coloniale, tout en remaniant une partie de son œuvre posthume. Il reconnaît lui-même ses interventions dans la préface de Pages d’Islam. On peut regretter cette récupération : celui qui a contribué à transmettre sa voix l’a aussi recouverte de la sienne.
Le 21 octobre 1904, une crue dévaste Aïn Sefra. Affaiblie par la maladie, Isabelle meurt dans l’effondrement de sa maison. Slimane survit. Elle a vingt-sept ans. Elle repose au cimetière musulman de Sidi Boudjemaâ.
Sa courte vie pourrait suffire à un roman. Ses textes demandent davantage que la fascination pour un destin tragique : ils demandent à être lus.
On y retrouve une Algérie éprouvée, vivante, dont les habitants occupent enfin toute la page. C’est peut-être là que demeure l’essentiel d’Isabelle Eberhardt : dans cette attention obstinée à ceux auprès desquels elle avait choisi de vivre.


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