Notre premier portrait de Hamdane Khodja comportait un angle mort : nous n’avions pas intégré les travaux en langue arabe. En attirant l’attention sur son fils Ali Riza, Nadeem Ali Bey, @SidAliRais sur X, dénonçait les effets d’un horizon documentaire enfermé dans le français. Son alerte était juste : comment combattre l’effacement de l’histoire algérienne si nous négligeons une partie des voix qui l’écrivent ?
Notre recherche avait reproduit ce biais. Son intervention nous a conduits vers des travaux universitaires algériens et une traduction récente que nous avions manqués. Elle nous a aussi ramenés à un ouvrage de Mostefa Khiati publié en Algérie, en français. La langue constitue une barrière ; nos habitudes de recherche en dressent une autre lorsqu’elles négligent ce qui se publie dans le pays. Cette suite commence à réparer cette omission.
Un fils sur la route de Constantine
1832. Hamdane Khodja traverse les montagnes entre Alger et Constantine. Son fils Ali Riza l’accompagne. Au bout du voyage se trouve Ahmed Bey, que les autorités françaises cherchent à faire renoncer à la résistance.
Le père voyage sous contrainte. Selon le témoignage du fils, rapporté dans l’étude de Kheireddine Saïdi, les militaires français ont recouru aux menaces pour obtenir cette mission. Ali Riza en laissera un récit connu en français sous le titre Souvenirs d’un voyage d’Alger à Constantine à travers les montagnes.
Un père sommé de servir d’intermédiaire au pouvoir conquérant ; un fils qui observe et qui, plus tard, racontera. Avec ce récit, Ali Riza devient lui-même un témoin écrit de l’histoire algérienne.
Une carrière façonnée par la rupture coloniale
La suite conduit Ali Riza hors d’Algérie. Le compte rendu des recherches de Subhi Adam Abdallah Adam, chercheur soudanais, le situe à Paris avec son père en 1833. L’ambassadeur ottoman Mustafa Reşid Pacha intervient dans son orientation vers une formation militaire. Ali Riza rejoint ensuite Istanbul et l’armée ottomane, avant d’accéder à des responsabilités de gouverneur, notamment à Tripoli et dans la province de Hüdavendigâr, autour de Bursa. Il meurt à Istanbul en 1876.
Son nom conserve son origine : Cezayirli, l’Algérien. Ce qualificatif accompagne une carrière accomplie loin de son pays, dans une trajectoire bouleversée par la conquête française et la dispersion de sa famille.
La chute du gouvernement d’Alger, en 1830, ouvre une entreprise de dépossession à laquelle Ahmed Bey et l’émir Abdelkader opposeront leurs résistances. C’est dans cette rupture qu’il faut replacer le parcours d’Ali Riza : la colonisation conduit ailleurs des hommes qui auraient pu contribuer à la défense et au gouvernement de leur pays. Sa carrière ottomane ne saurait être détachée de ce bouleversement pour devenir la preuve d’une Algérie dépourvue d’existence politique propre.
L’Algérien qui gouverna Tripoli
Le chercheur algérien Mostefa Khiati lui a consacré un ouvrage publié en français en 2020. Dans son entretien avec Anadolu, repris par Turkpress, il décrit un parcours de militaire, de diplomate et d’administrateur.
À Tripoli, Khiati lui attribue des réformes touchant l’organisation municipale, l’approvisionnement en eau, l’hygiène et l’éclairage public. Il mentionne également l’ouverture d’une école des arts et métiers. Derrière les titres et les grades apparaît ainsi un gouvernement occupé aux besoins concrets d’une ville : boire, apprendre, circuler, disposer de services publics.
Khiati souligne aussi son action pour préserver le Fezzan des ambitions françaises et favoriser la conciliation entre groupes touaregs. Le portrait qu’il en donne dépasse donc celui d’un dignitaire installé loin de son pays natal. Il situe Ali Riza dans les transformations urbaines et les rapports de force sahariens du XIXe siècle.
Ces responsabilités constituent une part de son histoire. Ses écrits en éclairent une autre : l’Algérie reste un sujet auquel il consacre son travail.
Deux hommes, deux « Miroirs »
Ali Riza laisse une œuvre intitulée مرآة الجزائر, le Miroir de l’Algérie. Dans une étude publiée en arabe en 2018, Kheireddine Saïdi distingue ce livre du Miroir de Hamdane. Il relève la perte de l’original arabe et la transmission du texte en ottoman puis en turc.
La proximité des titres a entretenu la confusion entre deux œuvres distinctes. En les séparant, Saïdi restitue au fils sa place d’auteur. Son travail rappelle aussi qu’un texte peut survivre dans une traduction alors que sa version d’origine n’est plus retrouvée.
L’histoire de ces livres oblige à regarder la transmission elle-même : les langues dans lesquelles ils circulent, les chercheurs qui les étudient, les éditions qui les remettent à portée des lecteurs.
Un retour par la langue arabe
Le 23 juillet 2025, El Chaab annonce la publication d’une traduction arabe du Miroir de l’Algérie, réalisée par Kheireddine Saïdi et parue chez Khayal, à Bordj Bou Arréridj.
D’après cette présentation de l’édition, l’ouvrage comprend dix-huit chapitres, dont le dernier consacré à l’auteur. Il aborde l’histoire de l’Algérie à l’époque ottomane, ses relations extérieures, l’invasion française et les résistances d’Ahmed Bey et de l’émir Abdelkader. Il évoque également les violences de la conquête et les engagements violés après la prise d’Alger.
Cette publication donne une suite concrète au travail de recherche. Elle permet aux lecteurs arabophones de retrouver une œuvre dont l’histoire avait été obscurcie par la perte de son original et la confusion des titres.
Nous avions négligé ce travail de transmission. Le reconnaître engage notre manière de préparer les prochains articles : rechercher dès le départ les travaux en arabe, identifier les publications algériennes et croiser les sources sans faire d’une langue le passage obligé de toute connaissance.
Hamdane et Ali Riza ont chacun laissé un livre sur l’Algérie. Lire le fils, c’est retrouver une autre voix de cette famille éprouvée par la conquête : celle d’un homme dont la carrière s’est poursuivie ailleurs, mais dont l’œuvre nous ramène au pays.


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