Au cinéma, Malcolm X a le visage de Denzel Washington. Dans le film que lui consacre Spike Lee en 1992, le pèlerinage à La Mecque occupe une place décisive : la fraternité éprouvée parmi des musulmans de toutes les couleurs ébranle ses anciennes certitudes. Mais une autre expérience, politique celle-là, reste hors champ. Ni son séjour à Alger ni sa discussion avec un diplomate algérien ne viennent éclairer cette transformation.

Neuf ans plus tard, dans Ali, Michael Mann en laisse entrevoir une trace. Muhammad Ali, incarné par Will Smith, croise Malcolm X à Accra, au Ghana. Celui-ci lui présente notamment Tahar Gaïd, l’ambassadeur d’Algérie, puis lui recommande d’aller en Algérie rencontrer Ben Bella. Le pays est nommé, son représentant apparaît. Mais la scène se concentre sur les retrouvailles douloureuses de deux hommes que la rupture avec la Nation of Islam a séparés. Ce que cet Algérien a apporté à Malcolm demeure inexpliqué.

Entre l’absence chez Spike Lee et l’apparition fugitive chez Michael Mann, il reste une histoire à raconter. Non celle d’une destination exotique ajoutée à un itinéraire, mais celle d’une révolution et d’une rencontre qui ont nourri une pensée en mouvement.

Les uns le veulent marxiste. Les autres le figent en nationaliste noir. D’autres ne retiennent du musulman que la conversion, comme si la foi avait fini par absorber le combat politique. Chacun découpe dans Malcolm X la figure dont il a besoin. L’icône se prête aux certitudes de ses héritiers ; l’homme, lui, savait encore interroger les siennes.

Revenir à l’Algérie ne consiste pas à ajouter une récupération nationale aux autres. C’est suivre une piste laissée par Malcolm lui-même. En janvier 1965, il explique qu’une conversation avec l’ambassadeur d’Algérie au Ghana l’a conduit à revoir sa définition du nationalisme noir. Le personnage à peine entrevu chez Michael Mann avait donc compté dans la réflexion de l’homme célébré par Spike Lee.

Une révolution qu’il regardait déjà

Avant de rencontrer ce diplomate, Malcolm X connaît la portée de la victoire algérienne. Le 10 novembre 1963, à Detroit, dans son Message to the Grass Roots, il cite les Algériens parmi les peuples qui ont arraché leur libération. Dans sa lecture, ils n’ont pas combattu pour être admis dans la France, mais pour retrouver leur terre et leur indépendance. Il oppose cette rupture à une émancipation réduite à l’accès aux établissements jusque-là réservés aux Blancs.

Ce qu’il retient est une leçon de puissance : des colonisés ont contraint une puissance coloniale à céder. Leur condition n’était donc pas une fatalité. Pour un homme qui veut rendre aux Noirs américains la maîtrise de leur destin, l’exemple dépasse largement les frontières algériennes.

Le 8 avril 1964, il invoque aussi Ben Bella, aux côtés de Nasser et de Sukarno, pour expliquer qu’un homme peut être musulman et conduire une lutte nationale. Il distingue déjà sa conviction religieuse de la plateforme politique susceptible de rassembler les Noirs américains.

La question d’un Algérien

Le printemps 1964 bouleverse sa vie. En mars, la rupture avec la Nation of Islam est consommée. En avril, le pèlerinage à La Mecque lui fait éprouver une fraternité entre musulmans de différentes couleurs que son expérience américaine semblait rendre impossible. Sa lettre de La Mecque en témoigne : cette expérience l’oblige à réexaminer certains de ses jugements sur les Blancs. L’islam est au cœur de cette ouverture.

En mai, au Ghana de Kwame Nkrumah, une rencontre lui donne un prolongement politique. Malcolm X s’entretient avec Tahar Gaïd, ambassadeur d’Algérie, ancien militant de la lutte pour l’indépendance. Huit mois plus tard, interrogé le 18 janvier 1965 par les journalistes de Young Socialist, il reviendra sur cette conversation. Il présente son interlocuteur comme « un révolutionnaire au plein sens du terme ».

Tahar Gaïd, ancien ambassadeur d’Algérie au Ghana.
Tahar Gaïd, ancien ambassadeur d’Algérie au Ghana. Oumma

Malcolm lui a exposé sa philosophie : le nationalisme noir. L’ambassadeur lui demande alors quelle place cette définition lui laisse, à lui. Il est africain, algérien, engagé contre l’oppression ; mais Malcolm le perçoit comme blanc. Où le ranger ? Et que faire des autres révolutionnaires qui ne correspondent pas à cette frontière de couleur ?

La question porte. Elle met en lumière la contradiction entre l’étendue des solidarités qu’il recherche et les mots dont il se sert pour définir son combat. Il l’admet dans cet entretien, dont les pages françaises reproduites dans Le Pouvoir noir conservent la formulation : « Aussi ai-je dû réfléchir pas mal et revoir ma définition du nationalisme noir. »

Ce n’est pas un hommage reconstruit après sa mort. C’est Malcolm X qui désigne lui-même un interlocuteur algérien comme l’un des hommes l’ayant amené à réviser sa pensée.

Combattre un système, pas une couleur

Le témoignage livré par Tahar Gaïd à Oumma, publié en 2017, éclaire ce que l’ambassadeur avait voulu transmettre. Il se souvient avoir expliqué que la lutte algérienne ne confondait pas le système colonial avec le peuple français. Des Français avaient soutenu l’indépendance, aidé les militants, pris des risques à leurs côtés. La ligne de partage politique ne recouvrait donc pas mécaniquement celle des origines.

Ce souvenir tardif rejoint, sur le point essentiel, le récit contemporain de Malcolm. Gaïd ne lui demande pas d’oublier le racisme subi par les siens. Il lui présente une expérience de libération dans laquelle l’adversaire se définit par sa participation à la domination, et l’allié par son engagement contre elle.

L’apport algérien se situe là. À La Mecque, Malcolm avait vécu une fraternité religieuse qui traversait les couleurs. À Accra, la discussion porte sur les alliances d’un combat révolutionnaire. Ces deux expériences ne s’annulent pas : elles se répondent. Être fidèle aux siens n’oblige pas à tenir à distance tous ceux qui pourraient lutter avec eux.

Trente-neuf ans à Alger

Le 19 mai 1964, Malcolm X arrive à Alger. C’est son trente-neuvième anniversaire. Dans son autobiographie racontée à Alex Haley, il évoque le chauffeur qui le conduit à l’hôtel Aletti et lui parle des violences françaises. Au fil de ses rencontres, il découvre des hommes pour lesquels la révolution n’est pas un mot de tribune, mais une expérience récente, vécue au contact de la mort.

Dix jours plus tard, à New York, cette visite nourrit son intervention au Militant Labor Forum. Il raconte la Casbah et rapproche les conditions d’oppression coloniale de celles des quartiers noirs américains. Dans son raisonnement, l’humiliation et l’exploitation partagées ont créé une fraternité de lutte.

L’Algérie n’est plus seulement la preuve lointaine qu’une victoire est possible. Elle lui fournit une manière de lire Harlem : replacer les violences policières, la ségrégation et la dépossession dans une histoire mondiale de la domination. Ce rapprochement, c’est lui qui le fait.

De Harlem au monde

Le 28 juin 1964, Malcolm X lance l’Organisation de l’unité afro-américaine, l’OAAU. Son discours fondateur revendique le modèle de l’Organisation de l’unité africaine. La nouvelle structure politique est non confessionnelle ; sa vocation est de rassembler au-delà des divisions religieuses. Elle ne remplace pas son engagement musulman.

Il n’abandonne pas pour autant l’organisation autonome des Noirs américains : il accepte l’aide des Blancs, mais leur demande de combattre le racisme dans leurs propres communautés. Élargir les solidarités ne signifie pas remettre à d’autres la direction du mouvement.

En juillet, au Caire, il sollicite les dirigeants africains pour porter la situation des Afro-Américains devant les Nations unies. Son objectif est de faire du racisme américain une question internationale de droits humains. Déjà présente dans ses discours d’avril, cette stratégie trouve dans ses voyages de nouveaux interlocuteurs et de nouveaux appuis possibles. L’Algérie prend place dans cet horizon aux côtés d’autres pays africains : elle ne l’épuise pas.

Une pensée que l’on ne peut confisquer

En janvier 1965, Malcolm X attaque durement le capitalisme devant ses interlocuteurs socialistes. Mais, dans le même entretien, il reconnaît ne pas encore pouvoir donner une définition précise de la philosophie générale nécessaire à la libération des Noirs américains. Sa pensée n’est pas un système achevé auquel il suffirait d’apposer une étiquette.

Le 21 février, il est assassiné à New York. Il n’aura pas quarante ans.

La place de l’Algérie dans sa trajectoire n’a pas besoin d’être exagérée pour être importante. Une révolution lui avait montré qu’une domination pouvait être brisée. Des Algériens avaient donné un visage à cette victoire. L’un d’eux l’avait conduit à interroger les limites de sa propre définition du combat.

Malcolm X n’en était devenu ni moins noir, ni moins musulman, ni moins résolu. Il avait élargi le cercle de ceux avec lesquels il pouvait envisager la libération. À ceux qui voudraient le posséder tout entier, cette rencontre rappelle une chose : l’homme savait encore se remettre en question lorsque ses futurs héritiers voudraient déjà le figer.