a rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie et les Émirats arabes unis, décidée le 10 septembre 2026 après ce qu’Alger qualifie d’« agissements provocateurs ou hostiles », a libéré sur les réseaux sociaux son lot de commentaires méprisants. Certains comptes émiratis opposent volontiers la richesse d’Abou Dhabi, la puissance financière de leurs fonds souverains ou le prestige international de Dubaï à une Algérie décrite comme dépassée. L’histoire invite pourtant à un peu de mémoire.

1971 : l’Algérie reprend son pétrole

Le 24 février 1971, l’Algérie nationalise ses hydrocarbures. Huit ans seulement après la création de Sonatrach, le pays estime disposer des cadres, des techniciens et de l’appareil d’État nécessaires pour reprendre en main l’une de ses principales richesses.

Cette souveraineté ne se décrète pas en un jour. Dès les années 1960, l’Algérie forme ses ingénieurs, développe Sonatrach, crée l’Institut algérien du pétrole et construit progressivement les compétences permettant de négocier avec les grandes compagnies étrangères, puis de les remplacer dans des secteurs essentiels. Deux ans après la nationalisation, cette expérience algérienne va servir ailleurs.

Boumediene envoie les hommes de Sonatrach à Abou Dhabi

Au début des années 1970, Abou Dhabi cherche à construire sa propre capacité nationale dans les hydrocarbures. L’émirat se tourne vers Alger. À la demande de ses dirigeants, le président Houari Boumediene met à leur disposition une équipe de cadres algériens issus de Sonatrach.

Houari Boumediene. Illustration restaurée à partir d’un portrait d’archive.
Houari Boumediene. Illustration restaurée à partir d’un portrait d’archive. Portrait d’archive en domaine public, Wikimedia Commons.

À sa tête : Mahmoud Hamra Krouha, l’un des hauts responsables de la compagnie algérienne, chargé notamment de la planification. Il part accompagné d’une équipe de techniciens et de cadres algériens. Krouha devient directeur général d’ADNOC, l’Abu Dhabi National Oil Company. L’équipe algérienne participe à la montée en puissance de la compagnie nationale émiratie et à la formation de ses cadres.

Un rapport de la CIA consacré aux appareils pétroliers des pays producteurs, daté de novembre 1974, permet de mesurer l’importance réelle de son rôle. La CIA y présente Cheikh Tahnoun ben Mohammed Al Nahyan, président du conseil d’administration d’ADNOC, comme un homme influent et intelligent mais encore novice dans les affaires pétrolières. Elle estime qu’il devra probablement « s’appuyer fortement sur les conseils de Mahmoud al Hamra Krouha ».

Dans ce rapport consacré aux appareils pétroliers des pays producteurs, la CIA présente Tahnoun ben Mohammed Al Nahyan comme encore novice dans les affaires pétrolières et estime qu’il devrait largement s’appuyer sur Mahmoud Hamra Krouha, alors directeur général d’ADNOC.
Dans ce rapport consacré aux appareils pétroliers des pays producteurs, la CIA présente Tahnoun ben Mohammed Al Nahyan comme encore novice dans les affaires pétrolières et estime qu’il devrait largement s’appuyer sur Mahmoud Hamra Krouha, alors directeur général d’ADNOC. CIA Reading Room — document du gouvernement des États-Unis.

Le même rapport précise que les opérations quotidiennes d’ADNOC sont dirigées par Krouha, détaché de Sonatrach. Ce n’est donc pas seulement une équipe de techniciens que l’Algérie met à disposition d’Abou Dhabi. Au moment où l’émirat apprend à transformer son pétrole en puissance nationale, un cadre algérien conseille ses dirigeants et se trouve aux commandes opérationnelles de l’instrument chargé d’organiser cette souveraineté.

La dette d’Abou Dhabi envers Alger n’est pas seulement diplomatique ou symbolique. Elle touche à ce qui allait devenir le cœur même de sa puissance : la maîtrise nationale de ses hydrocarbures. Une dette historique de cette nature est difficile à chiffrer. Elle est, à bien des égards, inestimable.

1973 : les compagnies étrangères rendent la distribution

Le 1er juin 1973, une nouvelle étape est franchie : les compagnies étrangères qui assuraient jusque-là la distribution des produits pétroliers à Abou Dhabi transfèrent cette activité à ADNOC. L’émirat prend directement en charge une fonction stratégique de son marché pétrolier intérieur.

La chronologie mérite d’être regardée. 1971 : l’Algérie nationalise ses hydrocarbures. 1973 : Abou Dhabi reprend aux compagnies étrangères la distribution de ses produits pétroliers. Et à la direction opérationnelle de sa compagnie nationale se trouve alors un cadre algérien de Sonatrach, au moment où ADNOC construit son appareil national de distribution.

Abou Dhabi doit ainsi à Alger une part de l’apprentissage de sa souveraineté pétrolière : l’Algérie lui transmet une partie de l’expérience qu’elle vient elle-même d’acquérir pour transformer la maîtrise d’une ressource naturelle en instrument de souveraineté nationale.

Les milliards viendront ensuite. Les tours, les fonds souverains, les compagnies aériennes, les palaces et la puissance financière aussi. Mais avant que l’argent du pétrole ne donne à Abou Dhabi les moyens de regarder le monde de haut, il a fallu apprendre à maîtriser ce pétrole. Et parmi ceux qui lui ont appris se trouvaient des Algériens.

Les Britanniques s’en inquiètent

D’ailleurs, les archives diplomatiques britanniques donnent une idée très concrète de l’influence acquise par les Algériens à Abou Dhabi. En 1983, plus de dix ans après leur arrivée, l’ambassade britannique suit de près « l’équipe algérienne » d’ADNOC. Mahmoud Hamra Krouha est alors depuis longtemps directeur général de la compagnie. Les diplomates britanniques s’interrogent notamment sur l’influence de cette équipe dans l’attribution de certains marchés et craignent que des entreprises françaises soient favorisées au détriment des intérêts britanniques.

La présence algérienne à ADNOC est donc suffisamment importante pour devenir un sujet de préoccupation diplomatique à Londres. Les archives britanniques consacrent d’ailleurs un dossier aux « Algerians in Abu Dhabi National Oil Company ». Krouha restera à la tête d’ADNOC durant de longues années, jusqu’à son départ en 1987. Pendant ce temps, la compagnie émiratie change d’échelle. Abou Dhabi dispose désormais de son propre appareil pétrolier national.

Alors, que s’est-il passé ?

Un demi-siècle plus tard, le contraste est saisissant. Comment une relation qui avait conduit l’Algérie à transmettre son expérience pétrolière à Abou Dhabi a-t-elle pu déboucher sur une telle hostilité ? Pourquoi les Émirats arabes unis sont-ils devenus l’un des États arabes dont les choix stratégiques s’opposent le plus frontalement à ceux d’Alger ?

Pourquoi Abou Dhabi a-t-il choisi de devenir l’un des moteurs de la normalisation avec Israël, établissant en 2020 des relations diplomatiques dans le cadre des accords d’Abraham, puis développant avec l’État hébreu des liens économiques, diplomatiques, sécuritaires et de défense ? Pourquoi cette petite fédération du Golfe exerce-t-elle désormais une influence aussi néfaste dans plusieurs conflits africains ?

On peut oublier un service rendu. On peut même considérer qu’entre États, aucune reconnaissance n’est éternelle. Mais il est plus difficile d’effacer l’histoire. Si Abou Dhabi est devenu immensément riche, sa dette historique envers Alger, elle, reste inestimable. L’ingratitude de ce micro-État est inversement proportionnelle à sa taille.